C’est d’abord un son que cette genèse d’un monde disparu. Une rythmique, une sismique, un tremblement qui enfle et s’empare du corps adolescent, poupée à couettes et toque, incarnée par Yulia Arsen, short et veste synthétiques d’un survêtement bleu Adidas, chaussures à talons rouges. Le son est celui d’un autre temps et d’un ailleurs : la pop rock post soviétique des années 90 et la Russie orpheline de l’homme rouge. Dans le déferlement de ce tonitruant maelström, les images vidéo projetées en fond de scène se floutent et pixelisent progressivement jusqu’à ne plus être qu’une indistincte lande déserte post industrielle striée de lignes à haute tension. La jeune fille, mouvements saccadés, animés malgré elle par l’onde chaotique qui se déverse sous les manettes du DJ régisseur de son, crisse par son sourire freaks. Dans la crispation du masque du visage souriant, quelque chose d’une possession, quelque chose d’une époque révolue qui se bousculerait et se presserait contre une vitre, grimaçante. Yulia Arsen danse une mémoire contrariée, pleine de vents contraires la bousculant, la renversant. Elle se tord et se distord, le temps passé n’en finit pas de passer et de ressasser comme un courant électrique électrocutant sa proie. Elle est tour à tour et à la fois écolière, gymnaste, patriote, danseuse, pensive, inhibée, exhibée, joyeuse, religieuse, … elle est l’enfance soumise aux injonctions, elle est le monde soumis aux forces politiques qui le secouent. Elle est le sample des années déchues. La performeuse échantillonne les gestes du passé, comme on ferait un carottage psychique. Sa pièce est un vaisseau spatial où nous sommes embarqués à remonter le temps, le corps de Yulia Arsen, notre sonde, instrument de mesure de la violence de cette autre époque qui infuse encore dans la nôtre.

Le passé est une madeleine de Proust ou un bonbon russe à sucer. Il est un disque rayé sur lequel nos corps s’agitent, épileptiques. Et dans l’attraction obsessionnelle qu’il peut induire, parce qu’il fut celui-là et pas un autre, avec son lot d’horreurs mais aussi de plaisirs et d’espoirs pareils à un tour de piste victorieux, se révèle une vision oraculaire entrelaçant passé décomposé et futur antérieur. Les mots de Léopold Szondi, cité dans un post récent de Julien Gaillard, sont d’une extrême justesse quant à l’ambivalence du regard rétrospectif ici déployé: « Le chemin vers l’origine nous ramène en arrière dans un avenir qui, bien qu’entre-temps passé et perverti, conserve cependant plus de promesses que n’en recèle l’image actuelle de l’avenir. »

Pièce de la saturation visuelle et sonore, pièce des excès sensoriels, la performance Do you really wanna live forever ? nous rentre dans le lard, nous submerge, nous emporte et nous retourne. Yulia Arsen est une Carrie au bal du diable, entrechoquant les images de chiens aboyant, de voitures en feu, de barres d’immeubles… elle est l’horlogère du Temps déréglé. D’une pelote de câbles électriques surgit autant la vision d’un enfantement que celle d’une veuve voilée comme une méduse. Avec une puissance d’effectuation sidérante Yulia Arsen soulève ses archives et les articule en leur propulsant une dimension mythologique et médiumnique. Le grotesque s’allie au cauchemardesque. L’apocalyptique de ce monde-là n’en finit pas de tressauter dans les terminaisons nerveuses du présent.
Do you really wanna live forever ? conception et interprétation : Yulia Arsen
Son : Wassily Bosch
Regard extérieur : Anna Kozonina, Anastasia Proshutinskaya
Vidéo : Bottom escape
Crédit photos : @ Milla Shoot
Durée : 45 minutes
Vendredi 31 mars 2026 à 19h30
Dans le cadre du Festival Artdanthé
Théâtre de Vanves (Salle Panopée)
Théâtre de Vanves
12 Rue Sadi Carnot
92170 Vanves
Tél : 01.41.33.93.70

