« Etranges animaux à conduire que les comédiens ! » écrivait Molière pour lui-même dans l’impromptu de Versailles. Etrange animal que Jacques Weber, bête de scène, parfois magnifique cabot, qui revient sur un rôle emblématique, Cyrano, joué voilà plus de quarante ans (dans une mise en scène de Jérôme Savary) et avec lequel il semble ne pas pouvoir ni vouloir en finir. C’est une leçon de théâtre, une leçon de vie, une vie de théâtre, qu’il transmet dans cette création intimiste où il reprend le texte de Rostand, les principales tirades, avec pour unique partenaire et confident José-Antonio Pereira, tout à tour Le Brey, Christian, la Duègne… Mais Cyrano, « cet homme des moins ordinaires » n’est pas seul sur le plateau, surgissent ainsi Alceste, Arnolphe, Lear… Parce que la prise d’un rôle est toujours alimenté par les strates d’autres rôles interprétés, d’autres personnages qui souvent, parfois, se répondent. Ainsi le comédien est-il tout et rien pour reprendre Jacques Weber en écho à Cyrano qui « fut tout et ne fut rien ». Reste le panache. Et de panache même dans cette reprise mezza-voce Jacques Weber n’en manque pas, jamais. Ce texte en alexandrin, en vers de mirliton étonnement brillants, Jacques Weber nous le décortique minutieusement, une analyse d’une grande finesse où il ne s’agit pas simplement de dire le texte mais d’exprimer son essence, le suc qui alimente l’interprétation et qui passe inévitablement par la compréhension du vers, sa construction et le choix lexicale qui ne doit naturellement rien au hasard qui oblige l’interprète, voire le guide, lui ouvre la voie de l’interprétation. La scène du duel ? une variation où Jacques Weber jouant sur le simple « je touche » lui offre ici une saveur insoupçonnée. La scène des nez ? « Un pâté » qui tombe inopinément dans un acte virevoltant et lui coupe son élan. La scène du balcon, cette déclaration d’amour bouleversante rompue par cette césure brutale de Christian, « un baiser » ?, une trouvaille stylistiquement audacieuse et surtout un apport dramaturgique d’une formidable inventivité. Et de l’importance du e muet aussi et là Jacques Weber en appelle au génie de Racine et sur deux vers de Bérénice (« Que le jour recommence, et que le jour finisse / Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice ».) Une vraie leçon magistrale donnée sans forfanterie ou la technique, comprend-on, l’importance de la diction et la maîtrise du souffle, lui qui ce soir semblait le chercher (mauvaise bronchite ?), importe davantage qui entraîne, induit, naturellement, dans la tragédie, l’interprétation et vous dispense de tout psychologisme.

Ainsi le texte de Rostand est joué, dit, avec superbe mais comme concentré et nourri d’une vie de théâtre. Pas d’effet, plus d’effet inutile, mais au contraire une intériorité déroutante – la scène du balcon pour exemple où il joue aussi le rôle de Roxane – qui tient plus aujourd’hui de l’ordre du songe ou de la méditation que de l’interprétation. Et parce qu’il prend le temps entre chaque vers et répliques, chaque mot pesé et posé avec délicatesse, comme une caresse, un effleurement, le spectateur se retrouve soudain projeté au cœur même de l’écriture de Rostand et l’on comprend soudain combien Jacques Weber ne pouvait qu’être amoureux d’un tel personnage si éminemment théâtral et pour lequel la langue, tout aussi superbement théâtrale, revêt tant d’importance.

Jacques Weber n’a plus l’âge du rôle mais il en possède désormais la quintessence. Ou Cyrano rejoint Lear et du « qui suis-je ? » de ce roi perdu dans la lande glaciale on ne sait plus vraiment s’il s’agit de Cyrano, de Lear même ou de Jacques Weber. Sans doute est-ce là le véritable paradoxe de tout comédien, en dépit de Diderot, où jouer c’est être. Ça ne manque pas d’humour non plus qui convoque Dalida (parole, parole), ou encore, moment d’émotion non feinte, Barbara (Dis quand reviendras-tu ?), pour des sous-textes qui en disent davantage et nous dispensent d’explications laborieuses. Plus loin Rimbaud surgit à l’évocation de la bataille d’Arras, et Le Dormeur du val, devenu épitaphe rend hommage superbement à la mort de Christian. Jacques Weber ne résiste pas non plus à l’anecdote, aux souvenirs cocasses qu’attendent naturellement tout spectateur. Une confusion entre deux rôles, où Alceste se substitue à Arnolphe en pleine représentation, le rire incongru de spectateurs à l’agonie de Cyrano…

« (…) Quand je vis, je ne me sens pas vivre. Mais quand je joue c’est là que je me sens exister (…) » écrivait Antonin Artaud. C’est tout le drame de Cyrano et explique sans doute, à l’écoute de cette création, ce pour quoi Jacques Weber ne semble pas en avoir fini avec ce personnage qui le ramène à sa condition de comédien, le définit sans doute, « être tout et n’être rien ». Cyrano ou le portrait, le double de Jacques Weber.

Cyrano, rêver, rire, passer d’après Edmond Rostand, adaptation de Christine Weber

Mise en scène : Christine Weber et José-Antonio Pereira

Costumes : Michel Dussarat

Son : Bernard Vallery

Lumière : Thibault Vincent

Vidéo : Nathalie Cabrol, assistée de Jérémy Secco

Scénographie : Emmanuelle Favre, assistée de Pauline Stern

Photo : © Jonty-Champelovier

Avec : Jacques Weber et José-Antonio Pereira

Du mercredi au samedi à 19h, dimanche 17h

Durée : 1h10

Théâtre de la Pépinière

7 rue Louis Le Grand

72002 Paris

Réservation : 01 42 61 44 16

www.theatrelapepiniere.com