Monsieur K fête ses vingt-cinq ans. L’âge de la déraison pour cet ogre poudré de blanc au sourire sarcastique, l’humeur atrabilaire et la langue caustique bien pendue. Vingt-cinq ans, hop là boum, qui se fêteront à l’Astrolabe d’Orléans en mai, là où ce cabarettiste misanthrope, en apparence, au verbe acide a fait ses premiers pas, en talon de 12 et haut-de-forme comme il se doit. Et en préambule festif, comme un cadeau superbe et généreux fait à soi-même et au public, voilà t-y-pas qu’il nous concocte un tour de chant méphitique dont il a le méchant secret et qui dévoile une sensibilité écorchée et d’écorcheur. Chanson monstres, titre idoine, dont les titres lui appartiennent en propre, ou presque, puisqu’il en est l’auteur délictueux, à l’exception donc de quelques-unes (rendons à Antoine Bernollin, Olivie Mouginot, Anouck Hilbey et Olivier Py celles qui leurs appartiennent). Dans la plus pure tradition des chanteuses et chanteurs réalistes dont il est l’héritier admiratif dévoyé et le fils spirituel bâtard et incestueux, goualantes et brailleurs des cabarets interlopes des années trente et plus, ce cabaret monstrueux est tissé serré de chansons d’amour vachard et sans illusion, amour tombé de bordels en caniveaux, plombé de chaude-pisse en Chlamydia, où le grand-guignol’ band de nos petite vies ratées, cette danse macabre qui mène à l’abattoir nos vies minuscules et dézinguées par l’alcool et les coups, coups dans la gueule, coups tordus et coups du sort, ces chansons-là vous laminent sec et agacent les dents.

Ecriture soignée, léchée et terriblement poétique, sèche et rude comme un coup de trique, tranchante comme la feuille effilée d’un boucher, moirée de bleus à l’âme, colorée de belles ecchymoses affichées avec fierté, écriture cependant d’une délicatesse soyeuse et trompeuse, doublée de crin rêche qui râpe finement, pour dire le pire, l’or dans l’ordure, les araignées dans la tête, les ombres dans la nuit qu’on chasse d’un peu de poudre blanche et la nostalgie d’un passé révolu, d’un temps qui n’est plus, qui empuanti le présent, dessèche l’avenir et vous poisse la peau, glace les os. Ces chansons monstres, saignantes et crues, sont les complaintes impudiques et rances, le spleen nauséabond de nos amères déceptions, nos déveines et défaites, chantées, incarnées, sublimées avec férocité, une humeur de chien, battu ou non, et le sourire en coin, le rictus de celui qui vous fait une bonne blague en vous surinant avec douceur. Parce qu’on rit, faux-jetons que nous sommes, de toute cette misère, cette carte du tendre minable et moisie, tartinée avec une once de joyeuse perversité, de fausse componction, de faux-semblant et un vrai talent d’illusionniste à nous entourlouper, par ceux-là, artistes pailletés et gommeux sans ridicule, qui se brossent d’une humanité cabossée, se haussent de nos amours boiteuses et toxiques, exorcisme braillard et faussement rigolard pour ne pas en chialer honteusement. Car il n’est pas seul Monsieur K sur ce petit plateau du Manège de Reims, cinq l’accompagnent, complices depuis longtemps, compagnons de route de ce chariot de Thespis déglingué. Cinq monstres à leur façon, eux aussi, bourrés raz jusqu’à la gueule d’un talent aussi toxique qu’addictif que l’absinthe et la poésie de Verlaine. La malicieuse Jeanne Plante qui, comme chez elle, se coule dans cet univers avec dévotion, délice et une appétence visible à chanter le pire en toute innocence. Sarah Olivier, vénéneuse ou pathétique c’est selon, l’un parfois n’allant pas sans l’autre, Mcdonna, travesti blafard, maquillage fondu de fin de nuit sur les pavées, qui vous fout le cafard de sa voix caverneuse d’hydropathe alcoolisé, Monsieur Anna Petrovna au piano et pour une drôle de berceuse, enfin le doux Frédéric Chopine à l’accordéon mélancolique. C’est aussi le propre de monsieur K, grâce lui soit rendu, de savoir dénicher de foutus talents, drôle de zoziaux nocturnes nichant dans les cabarets, volières d’artistes inclassables et pernicieux qui du cabaret font toute son impertinente modernité. Ce soir au Manège de Reims, Monsieur K faisait monstration encore une fois de son talent indéniable, corrosif et provocateur, jusque dans l’écriture de ces petits bijoux d’humour noir taillés dans nos désespoirs lucides et intimes. Une soirée exceptionnelle. De dire ça c’est sans doute bateau, cliché et franchement con, mais en attendant que la mort nous baise les mains et l’exception au cabaret étant la règle, il n’y a pas mieux comme bête conclusion.

Chansons monstres, conception de Jérôme Marin

Direction musicale : Antoine Bernollin, Fred Ferrand

D’après des chansons de Jérôme Marin, Olivier Mouginot, Anouck Hilbey, Olivier Py

Sur des musiques d’Antoine Bernollin, Fred Ferran, Jean-Yves Rivaus, Nicolas Gabet, Nicolas Grellier, Mélanie Nkongu, Valérie Renaud, auDen, Robi

Chant : Monsieur K. (Jérôme Marin)

Piano : M. Anna Petrovna (Antoine Bernollin)

Accordéon : Frédéric Chopine (Fred Ferrand)

Avec Jonathan Capdevielle (Macdonna), Jeanne Plante, Sarah Olivier

Photo : © Carine Steffen

Vu le 3 avril 2026

Le Manège, scène nationale-Reims

2 boulevard du général Leclerc

51100 Reims

www.manege-reims.eu

Monsieur K. fêtera ses 25 ans de Cabaret le 23 mai à l’Astrolabe, 1 rue Alexandre Avisse, 45 000 Orléans

Réservation et renseignements : www.labarbichettecabaret.com