De la saisissante proposition de Connor Scott on pourrait dire qu’elle tord littéralement le cou aux idées reçues comme au passage du temps. L’avant-garde retourne sur ses pas, ceux-là mêmes, folklore, qui précédèrent et ouvrirent et le chemin et la danse. De ce retournement, de ce regard irrésistiblement tiré vers l’arrière, et l’on ne peut ne pas penser à l’interdiction faite à Orphée remontant des enfers de se retourner, Cat-Gut Jim déroule en étirant le temps une troublante, hypnotique, pirouette. Un individu en sweat à capuche relevée vient s’asseoir au milieu du public. Entre ses mains une pile de vêtements parfaitement pliés. Et une tête qui lentement mais surement, incessamment, n’en finit de se dévisser, entraînant à sa suite le tronc, puis le reste du corps. Ce motif de la torsion gouvernera à la majeure partie de l’œuvre. Être littéral s’avère pierre philosophale de nouvelles inventions chorégraphiques. De cette impossibilité ― nul humain n’a jamais pu embrasser et sa face et son envers, Cat-Gut Jim tire son élan et sa féconde tension, vrille poétiquement notre rapport au sensible. Sans jamais tomber dans l’anecdotique, ce vortex corporel crée un monde peuplé d’absents, suggère avec délicatesse de furtives présences. L’air se densifie d’une histoire fantomale, peuplée de hantises. L’invisible se matérialise d’un mouvement d’épaule. La giration dégonde les portes du passé.
La torsion produit aussi cela de profondément déconcertant : faire apparaître une altérité dans un même corps, voir se détacher une tête d’un tronc qui lui serait devenu étranger.
Dans un silence à peine voilé par un souffle lointain, sans rien perdre de son tournoiement, Connor Scott entame sa métamorphose, guêtres, chemise, veston puis veste enfilée jusqu’à coïncider avec cet ancêtre qui fut joueur de violon et artiste de rue dans le nord de l’Angleterre au XIXe siècle. Lorsqu’il s’emparera du violon et de l’archet posés au sol au milieu de la scène, surgira, plus extraordinaire encore, la nette impression que c’est le violon même qui s’empare du corps de l’interprète et en joue. Le raclement de l’archet sur les cordes plus proche du grincement d’une porte. Connor Scott prend de la vitesse, tourbillonne et virevolte dans son costume d’époque déstructuré, fardé de blanc, les joues réhaussées de rouge, tel le petit personnage en porcelaine d’une antique boîte à musique. Il nous subjugue.

Cat-Gut Jim est une liane s’enroulant à l’axe du temps, nous aspirant à sa suite, et s’il nous fait voyager, nous arrimant hypnotiquement à ce corps « emprunté », c’est notre esprit même qui subrepticement se met à vagabonder aux confins du vivant. D’un arrêt brusque, d’une immobilité fascinante, sauf ce tremblement de la paupière et ce tressautement de la joue droite, l’interprète et héritier de Cat-Gut Jim ouvre un abime sous nos pieds, une délicieuse et vertigineuse faille temporelle comme on en a rarement vécu dans une performance. Le temps se grippe, se fige, sans que l’on ne soit plus capable d’en mesurer l’égrènement. Cette prodigieuse coïncidence des temps multiples, passé présent et avenir dans une tête d’épingle, c’est le prodige de Connor Scott.
Sa puissante intériorité revêt son corps de l’aura des enfants et des fous (comme dirait Tarkovski). Sa beauté intemporelle affirme un ici et un ailleurs, nous déporte vers les marges du figuré, évidant le plein, frôlant les murs, s’y fondant. Avec cette mue ultime, se débarrassant de toutes ses peaux par des ondulations serpentines, torse nu et élancé, côtes saillantes, sa danse se disloque jusqu’à l’avant-poste de la prostration, investigue l’éloignement du corps jusqu’à sa possible aliénation. Dans une téméraire volte-face, l’incarnation toute en ombre lunaire de Cat-Gut Jim relie les morts aux vivants, la danse à son double.

Cat-Gut Jim, chorégraphie et interprétation de Connor Scott
Lumières : Santiago Tricot
Costume : Lambdog1066
Musique : Cormac Begley & Mayah Kadish
Son : Tiago Cerqueira & João Polido
Accompagnement artistique : Bibi Doria & Inês Zinho Pinheiro
Production : Parasita Association & Mimai Association
Crédit photos : Rute Leonardo, Paul Phung
Durée : 55 minutes
Vendredi 13 mars 2026 à 20h00
Dans le cadre du Festival Artdanthé en partenariat avec le Festival Jerk Off
Théâtre de Vanves
Théâtre de Vanves
12 Rue Sadi Carnot
92170 Vanves
Tél : 01.41.33.93.70

