Toute adaptation est nécessairement trahison. Adapter Madame Bovary, le roman de Flaubert, tient de la gageure et du risque. Avec sa part de réussite ou d’échec. Une question d’angle, de point de vue, de focale. « Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus. » Sur l’écran surplombant le plateau, à ce « elle n’existait plus » Christophe Honoré substitue « Elle respirait encore ». Ainsi Christophe Honoré décide que non, Emma Bovary n’est pas morte – exit l’arsenic donc – laquelle recueillie, réfugiée dans un cirque se raconte. Evidemment la référence au film de Max Ophuls Lola Montes est parfaitement explicite. Deux femmes exhibée et mise en scène, condamnés à revivre une existence scandaleuse au sein d’une troupe de circassien. Chaque scène romanesque est ainsi vue comme autant d’entrées, de numéros. Seulement et malheureusement ça ne fonctionne pas vraiment qui manque singulièrement de rythme. L’écriture de Flaubert, fils de chirurgien, est empreinte d’une réalité organique qui ne sombre jamais dans l’anecdote et la caricature, encore moins le cliché. Ni le grotesque, ni le clownesque ne sied à cette comédie de mœurs provinciale disséquée froidement par l’ermite de Croisset, où l’écriture est un scalpel tranchant net toute émotion pour un réalisme brute et sans affect. « Chez Flaubert point de voile, point de gaze. C’est la nature dans toute sa nudité, dans toute sa crudité. » voilà qui choquait le procureur impérial Pinard lors du procès intenté à Flaubert pour ce roman (« immoralisme, apologie de l’adultère, atteinte au mœurs et à la religion »). Christophe Honoré joue volontairement de l’outrance, de l’hyperbole, qui ne peut satisfaire ici Emma Bovary qui finit par renâcler, refusant de jouer les dernières scènes que lui impose Madame Loyale aboyant le récit de sa vie, menant cette exhibition à la cravache. En écho au bovarysme, terme usé jusqu’à la corde, entre malentendu et contre-sens, cela ne peut que produire chez Emma une nouvelle forme d’insatisfaction pour Christophe Honoré. Certes, mais la parade laborieuse qu’il nous impose s’essouffle très vite, on tourne en rond sur cette piste et cette suite de numéros, comme autant de chapitre choisi du livre, mis bout à bout et sans vraiment de lien, finit par lasser par cette outrance même et parce qu’elle dévitalise l’essence du roman et de son personnage principal, englué dans une médiocrité provinciale et l’illusion d’une vie romanesque que nous ne percevons qu’à peine dans cette adaptation quelque peu foutraque, le cirque étant pourtant une école de rigueur, où l’excès dissimule les manques, au sens pictural, d’une adaptation qui bute sur l’énigme d’un personnage au demeurant complexe et d’un roman ou le « rien » – lettre à Louise Collet – est une affaire de style . Et c’est bien cette complexité paradoxale du « rien » qui ne peut se satisfaire d’une vision par trop simpliste sinon parodique où volent en escadrille les tartes à la crème et les couteaux. Ce « rien » qui est de fait une impasse dramaturgique – « les oeuvres les plus belles étant celle où il y a moins de matière » dixit Flaubert – Christophe Honoré l’oblitère et comble paradoxalement cette structure romanesque impossible théâtralement par un trop plein volontaire et grotesque, une accumulation d’effets spectaculaires masquant son impuissance ou son interrogation devant ce roman qui semble lui résister.

Emma Bovary n’est pas seulement la victime des hommes – tous des salauds et d’une rare obscénité priapique à son encontre sous ce chapiteau – et d’un système patriarcal, comme il est souligné à gros traits ici, mais avant tout d’elle-même et de son aveuglement. Aveuglement constitutif du personnage qu’on ne voit nullement, confondu avec de la passivité, et sans doute est-ce pourquoi Christophe Honoré, c’est son droit, lui offre le rachat que Flaubert lui interdit et l’expédie dans ce cirque, telle une freak objet d’un voyeurisme consenti, dont elle finit par s’échapper, pour enfin choisir son destin. Rien à dire à cela, Christophe Honoré est le maître sur son plateau, de son écriture, de son adaptation, et libre de sauver l’héroïne de Flaubert. Au moins aurait-il pu lui offrir un autre traitement scénique moins grossier et davantage nuancé dans le dessein des personnages, réduits à de simples figures, pour ajuster son propos au plus près de ses intentions somme toute louables. Si l’on retrouve l’univers pourtant aimé malgré tout de Christophe Honoré, vidéo (ici au couleurs saturées) et chansons d’amour vintages pour transfigurer la médiocrité d’une vie (Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Gérard Manset, Michel Sardou…), et une troupe d’acteurs toujours complices, dirigés au cordeau, dont au premier chef Ludivine Sagnier (Emma Bovary) et Marlène Saldana (Madame Loyale), la première aussi effacée que la seconde est flamboyante, l’ensemble,hélas, s’étiolant de tour de de piste en tour de piste, la frustration l’emporte. « Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains. » G. Flaubert in Madame Bovary

Bovary Madame, texte et mise en scène de Christophe Honoré, d’après Gustave Flaubert

Collaboration à la mise en scène : Christèle Ortu

Scénographie : Thibaut Fack

Lumières : Dominique Bruguière

Costumes Pascaline Chavanne, avec la participation de la Maison Yohji Yamamoto

Son : Janyves Coïc

Collaboration à la vidéo : Jad Makki

Avec : Harrison Arévalo, Jean-Claude Clichet, Julien Honoré, David Rao, Stéphane Roger, Ludivine Sagnier, Marlène Saldana

Et : Vincent Breton, Nathan Prieur, Emilia Diacon, Salomé Gaillard

Photo : © Philippe Champoussin

Jusqu’au 16 avril 2026 à 20h

Dimanche à 17h

Relâche le lundi

Durée 2h45

Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt

2 place du châtelet

75004 Paris

Réservation : 01 42 74 22 77

www.theatredelaville-paris.com

De nouveau dispositif au service de l’accessibilité :

Lunettes connectées panthéa.live du 20 mars au 16 avril 2026 sur réservation

Langue des signes française, surtitrage français, surtitrage français adapté aux personnes sourdes ou malentendantes, surtitrage anglais, audiodescription. Information réservation : 01 48 87 59 49 / 59 50