María Muñoz n’en a pas fini avec BACH. Cela fait vingt-deux ans que cette histoire a commencé. Elle l’a vécue d’abord en solo, puis partagée avec Pep Ramis, le père de ses enfants, transgressée ensuite en Inventions avec des amis de danse, et cette fois toute la famille nucléaire est réunie. Ce n’est pas que Bach ou tout Bach d’ailleurs, mais certaines fugues et prélude du Clavier bien tempéré, et pas n’importe quelle version, ici celle de Glenn Gould. 

On sentait comme une tension en ce soir de première au Théâtre des Abbesses, mais on se raconte peut-être nous-même une histoire inexacte en voyant les visages impassibles, voire un peu douloureux de ces cinq danseurs en costumes noirs ne laissant transparaître leur joie (contenue) d’être ensemble qu’au moment des saluts, soulagés sans doute ! Cela ne doit pas être si facile de danser en famille, dans une lignée d’artistes où chacun cherche sa place. Mais de fait, il y a souvent une forme de gravité dans les prestations de la compagnie Mal Pelo. María Muñoz, elle-même, a toujours cet air un peu inquiet, presque gêné sur le plateau, dans ses regards, et aussi étonnamment au fil des années dans sa façon de reprendre son souffle, en humectant discrètement ses lèvres d’un petit coup de langue, alors même qu’à elle seule elle remplirait un stade de sa présence magnétique. Les cheveux poivre et sel tirés en natte serrée lui donnent une majesté supplémentaire, même si elle n’en a nul besoin.  

Ce BACH n’est pas une reprise, mais une re-création ainsi que le précise le théâtre, de son solo BACH, créé en 2004 à Barcelone et repris depuis. Il n’y a pas de pianiste live sur le plateau comme à la Philharmonie de Paris en 2018 (en l’occurrence Dan Tepfer commençant par une transposition personnelle du Clavier bien tempéré), pas d’éléments scénographiques élaborés comme dans la Cour du lycée Saint-Joseph au Festival d’Avignon en 2023, Il y a juste le plateau presque nu, recouvert d’une bâche blanche se prolongeant sur le mur de scène du fond et servant d’écran par séquences, permettant des jeux de lumières divers (dont un joli jeu dans un solo de Martí) et des projections de vidéos de végétation et pas de chevaux que l’on avait déjà vues dans Inventions.

Du fameux enregistrement de 1981 par Glenn Gould du Clavier bien tempéré de Johann Sebastian Bach où l’on entend ses souffles et murmures qui font se retourner certains spectateurs pas au fait de cette particularité du pianiste, María Muñoz a utilisé treize morceaux, sélection qui n’est pas strictement identique au solo d’origine, même si la chorégraphe catalane commence par le même prélude, l’un des plus connus, le n° 1 en C majeur, BWV 846. 

Petit à petit les membres de la famille se joignent à elle, seuls, en duo, et finalement en quintette. On reconnaît une complicité familière entre María et Pep Ramis, le couple se humant presque, avec des petits mouvements de têtes caractéristiques, déjà présents ou ainsi chorégraphiés dans Le cinquième hiver. Les solos de Paula, Martí, et Sam, tranchent un peu, tout en offrant une cohérence avec leurs parents. Parfois la liaison se fait par un geste ou une position commune d’un solo finissant et d’un solo débutant, comme ceux du père et de sa fille, les deux bras tendus vers l’avant (du type sylphide). Les « enfants » chacun dans son style qui lui est propre, « modernisent » la forme qui caractérise la compagnie, en ajoutant une gestuelle proche du hip-hop pour Paula et Martí et presque voisine du mime et de Charlot pour Sam, dont on a trouvé l’intériorité extrêmement touchante, alors qu’il était dans le registre le moins conceptuel peut-être. 

Les temps semblent désormais être à la transmission pour Mal Pelo, et on attend avec impatience WE, une pièce pour douze jeunes danseurs, dont les trois Ramis-Muñoz, créée il y a quelques mois et actuellement en tournée en Espagne.

Bach, création et chorégraphie de María Muñoz et Mal Pelo

Musique : Clavier bien tempéré de J.S Bach dans la version enregistrée de Glenn Gould

Collaboration artistique : Cristina Cervià

Assistant à la direction : Leo Castro

Création vidéo : Núria Font

Lumière : August Viladomat

Costumes : CarmePuigdevalliPlantes, Montserrat Ros

Avec : María Muñoz, Pep Ramis, Martí Ramis, Paula Ramis, Sam Ramis

Photos : © Tristan Perez-Martin

Jusqu’au 24 février 2026, à 20h

Durée : 1 h   

Théâtre des Abbesses

31 rue des Abbesses

75018 Paris

www.theatredelaville-paris.com