Lévi-Strauss à Orgeval. Dans le jardin du pavillon de banlieue des Parquet, trône une table en Iroko. Ce bois tropical, arbre des forêts intertropicales d’Afrique, est un bois durable ne nécessitant nul traitement de préservation, sinon d’être huilé régulièrement, offrant des avantages économiques et écologiques, qui en font un matériaux idéal pour l’aménagement extérieur. C’est aussi un arbre sacré, un arbre guérisseur. Et pour n’avoir pas lu les conditions générales de vente, les Parquets sont surpris d’apprendre qu’obligation leur était faite d’accueillir (et non héberger, ce qui a son importance) au bout de 10 ans et pour 10 jours et 11 nuits un habitant d’une forêt équatoriale. Ainsi débarque dans ce pavillon Darius Wengue, Mbuti de la République Démocratique du Congo… L’énigmatique Darius, ce « pygmée » – terme discriminatoire, pure invention coloniale -, de question en question, d’observation en observation, de conclusion en conclusion, de silence en silence, devient l’ethnologue de ces bourgeois ainsi mis à nu dans leurs contradictions et leurs préjugés, leurs idées reçues. De leur histoire, de leur généalogie, de leur religion et de sa pratique, de leur économie même, de l’appréhension de la mort, Darius Wembe dresse un portrait à l’aune de ses propres valeurs et références que la table représente, ce bois, cet arbre sacré et guérisseur, témoin impuissant d’une déforestation et de massacres perpétrés, d’une culture éradiquée sciemment. Se dessine ainsi en creux, en filigrane, l’histoire de la République Démocratique du Congo, révélatrice de ce que la colonisation a fait de pire dans l’abjection, l’horreur et la destruction. Et ses conséquences durables, pérennes, dont Darius Wembe, représentant d’une ethnie, marginalisée en son pays, est la victime. Sa culture et son habitat menacés, par la guerre civile et la déforestation, des ambitions et appétits occidentales. Cette table qui fait la fierté des Parquet cristallise et participe à cette colonisation des esprits, et pas que des esprits, dont nos sociétés ne sont pas encore déprises et conséquemment à la disparitions de peuples autochtones qui n’ont pas d’autres choix que de participer à cette destruction de leur environnement ou de périr avec lui. Comme le battement du papillon, elle est le symptôme de nos compromis et de notre inconscience des répercutions dramatiques qu’elle provoque aujourd’hui encore. L’ethnocentrisme des Parquet, leur conformisme aveugle, que révèle délicatement, oui, Darius Wembé, est ravageur.

Gérard Watkins signe une fable douce-amère et d’une subtile cruauté. L’écriture ciselée est au diapason d’une mise en scène rigoureuse, une ligne claire qui évite toute caricature mais se joue des clichés, retournés sèchement comme un gant. Comme ce « pygmée » sorti de l’imaginaire des Parquet, au final pas si petit que ça et en costume trois pièces. La superficialité des Parquet, volontairement et d’emblée souligné par un dialogue creux, aussi vide de sens et de contenu que les Smith de la Cantatrice chauve, l’absurde en moins et la vacuité en plus, n’a d’égale que le mutisme attentif de Darius Wengue, la profondeur et l’ironie parfois de ses analyses et ses comptes-rendus elliptiques, faux candide et vrai journaliste, admirateur de Zola, qui finira par coloniser le salon du pavillon au grand dam de ses hôtes obligés.

Ce qui aurait pu être didactique, qui le frôle parfois, est évité par un refus du naturalisme, un jeu légèrement distancié qui ne manque pas de nuance cependant, d’humour même, jouant des contrastes entre les Parquet, toujours volubiles, une volubilité factice, et en mouvements limite désynchronisés, au bord de la rupture, et Darius Wengue, hiératique, posé et au phrasé réfléchi. Avec pour contre-point étrange, les enfants enfermés dans la cave le temps de cette visite inopportune, pour leur éviter tout contact avec cet étranger, et que nous ne verrons jamais, juste évoqués. Le télescope, près du catalpa, dans ce jardin est comme la métaphore de cette mise en scène, un point de vue en hauteur et une focale volontairement grossissante sur cet enfermement d’une France périurbaine résumée piteusement à un pavillon et son jardin, objectif d’une vie stérile enclose en elle-même, dont l’altruisme et la conscience de l’autre n’est qu’une notion vague, évidée de sens et de réalité, propice à un imaginaire, un fantasme, un inconscient colonial persistant. L’étranger, c’est toujours l’autre. Par le regard de Darius Wengue porté sur les Parquet , devenus objets et sujets ethnographiques, Gérard Watkins balaie magistralement non sans ironie cette assertion.Etrangers à nous mêmes, nous sommes aussi étrangers pour les autres. La critique est mordante. Julie Denisse (Fabienne Parquet) et David Gouhier (Arnaud Parquet) sont parfaits, drôles jusqu’au ridicule que provoquent leurs certitudes affirmées, dans ce couple ancré sur leurs principes, leurs valeurs bourgeoises, mais vite ébranlé par cet hôte encombrant à qui il se livre tout en sabordant sans y prendre garde les fondements même de leur existence qui leur explosent à la figure. Gaël Baron (Darius Wengue) leur oppose une présence énigmatique et ses adresses au public, comptes-rendus et chroniques radiophoniques, sont empreint d’une blessure secrète et ce qu’il livre à demi-mot de lui, d’un peuple et d’un continent, ramène à une réalité loin de la superficialité, de la platitude des Parquet, d’un occident imbu de lui-même. Il est soudain l’arbre abattu, sacré et guérisseur, dont ont fait désormais les tables de jardin. Un objet exotique. Et de la table en Iroko devenue la confidente de cet homme blessé, de ce qu’elle devient nous ne dirons rien, sinon que Gérard Watkins, l’auteur, avec malice et poésie ajoute un mystère innatendu.

A condition d’avoir une table dans un jardin, texte et mise en scène de Gérard Watkins

Avec : Gaël Baron, Julie Denisse, David Gouhier

Collaboration artistique : Lola Roy

Scénographie : François Gauthier-Lafaye

Lumière : Anne Vaglio

Son : François Vatin

Travail vocal : Jeanna-Sarah Deledicq

Régie générale et régie lumière : Julie Bardin

Construction du décor : Atelier de La Comédie de St Etienne

Photo : Christophe Reynaud de Lage

Jusqu’au 15 février 2026

Du lundi au vendredi à 19h30

Samedi à 17h, dimanche à 15h

Relâche le mardi

Théâtre Gérard Philipe

Centre dramatique national de Saint Denis

69 boulevard Jules Guesde

Réservation : 01 48 13 70 00

www.theatregerardphilipe.com

reservation@theatregerardphilpe.com