Si ce n’est le mamelon dans lequel l‘épouse est enterrée jusqu’à la taille puis jusqu’au cou, rien ne distingue Winnie et Willie des vieux couples de la comédie de boulevard où la femme jacasse à longueur de journée quand son mari se terre derrière son journal. Mais on est chez Beckett et les prénoms annoncent la couleur, o win en anglais signifie gagner, et to will vouloir, or Winnie perd pied un peu plus chaque jour et Willie passe ses journées à dormir.
Catherine Frot est craquante en Winnie, drôle, surréaliste, diablement vivante, sans cabotinage. Elle gazouille tant et plus comme les bébés qui découvre leur voix, les sons et tente de les reproduire « Oh les beaux jours de bonheur », « ce sont de beaux jours », « les jours où il y a des bruits », « Encore une journée divine » et ne cesse de « chérir le vieux style ». Tout lui semble merveilleux « Il ne se passe pas de jour sans enrichissement du savoir, si minime soit-il » quand son existence est rythmée par le compte à rebours de son délabrement physique avec pour seul décompte, ces fameuses sonneries de fin du jour, de la vie. Au second acte, Winnie complètement ensevelie accueille bravement le jour naissant « Salut, sainte lumière », en référence au Paradis perdu de Milton. Elle n’a plus l’usage de ses bras et se voit privée de ses occupations favorites, farfouiller dans son sac, se tourner pour apercevoir Willie, attraper l‘ombrelle qu’il lui tend , se brosser les dents , étirer les bras comme le font les jeunes filles au corps de femme.
Contrainte de jouer malgré tout, de continuer le spectacle alors qu’elle ne peut même plus lever la tête, seuls ses yeux et sa bouche restent mobiles, la comédienne essaie de sourire mais grimace comme une vieille poupée au ressort cassé. « II faut dire des mots, jusqu’à ce qu’ils me disent, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » Jusqu’à la fin elle garde son sens de l’humour « la terre est un peu juste aujourd’hui, pourvu que je ne sois pas empatée ».
Catherine Frot n’accomplit pas une performance, même si c’en est une, elle incarne la magnifique Winnie en toute innocence et révèle toute la richesse, la violence de Beckett. L’auteur, paraît-il, se tordait de rire en lisant le Procès de Kafka, n’avez-vous jamais eu envie de rire à un enterrement ? Pierre Banderet est un Willie presque gâteux et diablement égrillard, leur couple totalement dépareillé et absurde (mais quel couple ne l’est pas ?) fonctionne à plein régime, il suffit d’un signe de Willie pour que Winnie retrouve sa joie de vivre « Je t’en prie, mon chéri, ne te rendors pas, je pourrais avoir besoin de toi ».
Marc Paquien dans le décor du grand Richard Pedruzzi nous plonge dans un univers liquide et vaporeux fait de toiles superposées qui se reflètent ; des firmaments de soie grise et violette accompagnent la présence lancinante de la lumière dans un ciel immense dont les variations scanderont les deux actes. Winnie est suspendue entre deux eaux comme un oiseau aux ailes coupées. Toute la poésie de Samuel Beckett nous étreint, sa façon de lier le jour et la nuit, des premiers pas au trépas, de regarder la mort en face. Un pur moment de bonheur !

Oh les beaux jours , texte de Samuel Beckett
Mise en scène : Marc Paquien
Décor : Richard Pedruzzi
Lumières : Dominique Bruguière
Son : Xavier Jacquot
Avec : Catherine Frot, Pierre Banderet
Durée : 1h20
Jusqu’au 1er novembre 2026
Mercredi et jeudi à 20h, vendredi et samedi à 21h, dimanche à 15h
Théâtre des Bouffes parisiens
4 rue Monsigny
75002 Paris
Réservations : 01 42 96 92 32
www.bouffesparisiens.com

