Le projet Barthes, petite merveille de délicatesse dont on savoure chaque phrase, telle une rencontre amoureuse, montre un Barthes intime, buissonnier au verbe sublime d’intelligence. Le cher homme se refusait à composer « une œuvre », pas de but, c’est l’instant qui compte, il chemine de digression en anecdote sur la manière « d’entrer en littérature » de vivre la littérature, dans la peau de Vincent Dissez. Une tristesse diffuse l’accompagne face au vide dépressif du deuil de sa mère, comme s’il pressentait sa fin prochaine sans avoir pu écrire son roman. A partir des 700 pages initiales du séminaire La préparation du roman, Sylvain Maurice et son comédien en ont sélectionné 40, judicieusement recomposées ; Roland Barthes associe acte littéraire et expérience quotidienne, le texte est une mayonnaise, ratée ou réussie, et Proust est comparé à un jardinier qui « bouture » ses personnages, les greffant d’une œuvre à l’autre.  Quand Flaubert cherche l’inspiration il « marine », allongé sur son lit, comme Roland Barthes, qui cherche un second souffle, une conversion littéraire, une « vita nova » à la manière de Dante. Ecrire, c’est éprouver un « désir de langage […] poser un doigt pour immobiliser l’imaginaire », arrêter l’hémorragie de la parole, comme on mouille un bas pour éviter qu’il ne file.

On est aux antipodes du sémiologue « intello » machine à concepts, que l’on se représente parfois. Le verbe précède l’idée ou plutôt l’accouche, sa musique, son rythme, sa sensorialité. Ecrire c’est relier des mots entre eux comme le musicien compose sa symphonie.

Vincent Dissez, tel un danseur en équilibre sur un fil, porte avec grâce et simplicité l’amour de Roland Barthes pour le langage, « une sorte d’amour pénétrant et bouleversant, comme on aime et comme on entoure de ses bras quelque chose qui va mourir », on se reconnaît dans cette complétude si particulière à la lecture de certains textes, à l’écoute de certains auteurs qu’on traverse, qui nous aident à vivre tels des amis. « Et si la littérature comptait de moins en moins ? Et si ceux qui en font leur passion étaient de plus en plus minoritaires, comme une espèce en voie de disparition ? ». Que dirait Roland Barthes aujourd’hui ?

Une carafe d’eau, un verre, une table, des allumettes, une boîte de cigarettes, des feuilles blanches, des stylos roulés machinalement entre les doigts et un petit paquet de feuilles blanches accompagné de deux feutres rouge et bleu. Sylvain Maurice épure sa mise en scène, va à l’essentiel, tout ajout eut été superflu. Vincent Dissez, à pas feutrés, déplace les objets, s’avance, nous regarde, il se glisse dans la peau de l’écrivain, sans pipe ni foulard de soie, tel qu’il est, la pensée semble s’inventer devant nous, facétieuse, profonde, émouvante. Un rond de lumière ourle la pénombre, l’ombre d’une main, d’un bras suspendu au stylo, quelques carrés lumineux bleutés se déplacent sur le sol et au mur.

Un grand comédien rencontre un grand texte, avec sensibilité et pudeur pour un ultime chant du cygne de l’auteur fauché peu après par une voiture en se rendant au collège de France. Bravo et merci au théâtre de l’échangeur d’avoir coproduit ce voyage au bout de la nuit dans la chambre de l’écrivain pour qui écrire devient aussi nécessaire que manger ou dormir.

Le projet Barthes, d’après La préparation du roman, de Roland Barthes, Éditions du Seuil

Version scénique et mise en scène : Sylvain Maurice

Lumière Rodolphe Martin

Son : Jean de Almeida

Photos : © Christophe Raynaud de Lage  

Avec : Vincent Dissez

Durée : 1 heure

Jusqu’au 21 mars à 20h et 14h30 le jeudi 19 mars, le samedi à 18h

Théâtre de L’Échangeur

59, rue du Général de Gaulle

93170 Bagnolet  

Réservations :

01 43 62 71 20

reservation@lechangeur.org 

www.lechangeur.org