Y a-t-il encore des choses à dire sur les viols de Mazan ? Depuis la révélation de l’abject fait divers et la médiatisation exceptionnelle du procès, le visage de la victime, Gisèle Pélicot, est connu dans le monde entier. Son carré roux parfaitement lissé, ses grands yeux enfantins, son doux sourire, son élégance impeccable sont gravés dans les rétines. Des bandes dessinées, des récits, des livres, et plus récemment encore l’autobiographie de Gisèle Pélicot ont été consacrés à l’affaire. Le théâtre s’est également saisi de l’histoire : rien, sans doute, ne ressemble plus à une salle de tribunal qu’une salle de théâtre. Sérendipité absolue, le procès s’était tenu à Avignon. C’est le Cloître des Carmes qui a accueilli le spectacle nommé Le Procès Pélicot, un oratorio, en juillet 2025, lors du Festival. La pièce avait été créée à Vienne le mois précédent.

Pour une date exceptionnelle, le 5 mars, dans le cadre des « grandes oubliées de la démocratie », c’est le Théâtre de la Concorde qui reproduit le dispositif avignonnais : une scénographie dépouillée, avec une table et un pupitre, auquel les différents lecteurs et lectrices accèdent pour lire leur texte, face public et face caméra, sans maquillage et sans beaucoup d’afféterie. Comme à Avignon, le spectacle est retransmis sur une chaine Youtube, afin de permettre à un large public de suivre ce qui ressemble à une cérémonie rituelle. Pour le spectacle en salle, quatre heures sans entracte – mais la possibilité de sortir et de revenir, ainsi qu’au kabuki, et de rencontrer, si besoin, des associations de victimes dans le hall.

Le Procès Pélicot, un oratorio, n’est pas un re-enactenment judiciaire. Certes, Servane Dècle et Milo Rau ont travaillé sur des matériaux documentaires. On trouvera donc des textes extraits des interrogatoires des protagonistes, de la victime comme des coupables, retranscrits par des journalistes présents dans la salle, mais aussi des paroles d’experts – médecins, sociologues, membres d’associations féministes, qui éclairent le fait divers. Le Procès Pélicot, un oratorio, n’est ainsi pas un simple compte-rendu d’audience. C’est une œuvre ambitieuse, qui prend le temps, qui essaie d’expliquer, et tente de tenir à distance les effets de spectacularisation et de voyeurisme.« Oratorio », précise bien le titre. En fait de drame lyrique à sujet religieux, le spectacle se compose de quarante fragments mis bout à bout. Servane Dècle et Milo Rau ont procédé à une sélection et ont surtout travaillé la composition. À l’écoute, religieuse, souvent, sourdent des émotions contrastées, comme l’indignation, la colère, et même parfois le rire.Certaines lectures font aussi bouger les lignes, comme la déposition de ce pompier, qui a tant frôlé la mort qu’il ne peut vivre que de sexe, et se retrouve un soir à violer une presque morte  et à foutre sa vie en l’air, avec celle de la victime.

La reprise du spectacle, voire sa simple tenue, ont amené leur lot de controverses. On ne parle pas ici de l’interdiction de la pièce en Serbie, mais bien des réactions observées en France : d’aucuns protestaient contre « l’héroïsation » d’une femme qui a vécu calmement pendant cinq décennies aux côtés d’un homme affilié à l’extrême droite, d’autres contestaient la sélection des lecteurs et lectrices, acteurs et actrices bénévoles, non défrayés, et donc forcément bien lotis et bien bourgeois.  Il y avait en effet du beau linge, au Théâtre de la Concorde ; tous et toutes ayant accepté de mettre, il faut quand même le dire, leur notoriété au service de cet oratorio de l’immonde.

Le spectacle était encadré par un Cold Song vibrant. Nathalie Dessay lisait, en ouverture, le poème de Pétrarque sur le Mont Ventoux, et concluait avec l’émouvant remerciement de Gisèle Pélicot à ses soutiens. Les peines avaient été prononcées, et égrenées dans un pesant silence. Valérie Dréville et Marie Vialle prêtaient leur finesse aux mots de la victime, « roseau qui ne plie pas ». Laetitia Dosch et Océan apportaient avec brio des moments comiques et touchants. Et il fallait bien le talent de Grégoire Ostermann pour incarner le monstre Pélicot – ou plutôt cet homme blanc médiocre, veule, si ordinaire dans ses petites haines, qui a voulu soumettre une insoumise, et ne comprend pas, mais vraiment pas, pourquoi sa fille le hait, l’insulte, et ne veut plus le voir.

Le Procès Pélicot, un oratorio, mise en scène, écriture, recherche : Servane Dècle et Milo Rau.

Assistante Dramaturgie et Production : Nastasia Griese

Lecteurs : Valérie Dréville, Natalie Dessay, Marie Vialle, Océan, Seydi Ba, Stanislas Nordey, Samuel, Achache, Sephora Haymann, Chirine Ardakani, Fatima Ouassak

© Christophe Raynaud de Lage

Spectacle créé le 18 juin 2025 au Wiener Festwochen à Vienne, et adapté pour le Festival d’Avignon le 18 juillet 2025.

Co-production Festival d’Avignon, Festival de Vienne, Centre Culturel Suisse, Ambassade de la Suisse

Vu au Théâtre de la Concorde le 5 mars 2026.

Durée du spectacle : 4 h

Le spectacle comprend la description de scènes sexuelles.

Théâtre de la Concorde

1-3 avenue Gabriel

75008 Paris

www.theatredelaconcorde.paris

VIOLENCES FEMMES INFO : 39 19 (Appel gratuit et anonyme, accessible 24h/24, 7j/7)

NUMÉRO VERT DU PLANNING FAMILIAL : 0 800 08 11 11 (Appel gratuit et anonyme) TCHAT DU PLANNING FAMILIAL : ivg-contraception-sexualites.org