Une ode à la douceur ? Ce n’est peut-être pas une évidence quand on s’assied au Théâtre 14, des phares et de la fumée plein la vue, ni une fois que le spectacle commence et qu’une pétroleuse version 2026 nous interpelle, armée d’une perceuse-visseuse sur des contreplaqués et de parpaings empilés, pendant que Rémy Chatton et Vincent Le Noan déroulent leurs notes ou improvisations au cordeau. Et pourtant, au bout d’une heure, on y croit, à son éloge de la bienveillance. Peu importe qu’il puisse paraître naïf par endroits, alternant une rhétorique poétique et un registre grossier. Virginie Despentes, dont la voix est incroyablement servie par la comédienne Anne Conti (qui signe également la mise en scène), nous émeut en fait tout simplement, nous touchant par une forme de sincérité utopique qui fait du bien et qui est nécessaire surtout.
Le texte, Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, a été écrit par Virginie Despentes en 2020 à l’occasion d’un séminaire organisé par Paul B. Preciado, que l’on présente généralement comme philosophe et cinéaste trans, et ex de l’autrice… Elle en avait fait une lecture au Centre Pompidou la veille du couvre-feu du Covid. En fait de texte, c’est plutôt un manifeste. Politique ? Assurément. Mais philosophique aussi si on n’a pas peur des grands mots et qu’on les emploie au sens large. Pour l’autrice de King Kong Théorie, on doit tendre vers une douceur et une joie qui ne passeraient que par une révolution. Ce qui est révolutionnaire ce serait d’abord de libérer les corps entravés, par les carcans géographiques, sociaux, économiques, sociologiques. Les frontières dressent des murs. Les frontières sont « toxiques » dans les relations interpersonnelles au niveau individuel, comme entre les peuples. Et il y a urgence. Pour l’autrice, « c’est maintenant ou jamais » afin de désamorcer les armes de « l’exclusion » et de la « disqualification ». Il faudra bien changer de narration répète-t-elle.
De fait, Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer ni les planètes de tourner et de changer de couleur(s), comme celles qu’Anne Conti dresse à grand renfort de poulies, des sphères de contreplaqué, joliment habillées par les lumières et vidéos de Laurent Fallot et Cléo Sarrazin, au-dessus de parpaings épars qui deviennent des tours sur lesquelles se dresser pour « fabriquer les choses à venir ». On reconnaît bien la pâte de Phia Ménard dans la scénographie. Un monde éphémère qui peut être déconstruit (comme sa Maison mère inondée dans la première partie des Contes Immoraux) ou reconstruit à l’envie, ou plutôt dépendant du « désir » de changer les choses. « Ce qui est vrai aujourd’hui peut avoir disparu demain ».

Et dans ce chaos en équilibre instable, les silences ont leur place, y compris dans la musique et ses changements de registres. Une musique live, qui n’est pas un accompagnement ou une bande-son bricolée, mais une vraie partie du spectacle, vivante, qui répond aux états de la citoyenne révoltée, dans une interaction absolue. Que ce soit dans les sons rock ou punk, ou dans les rythmes jazz et apaisés, les percussions de Vincent Le Noan, les cordes de Rémy Chatton nous embarquent dans ce monde possible, qui ne nous fera pas « tous crever » de son capitalisme et paternalisme qui ont eu pourtant encore trop de beaux jours devant eux, après la crise des subprimes ou le #Metoo. Et inutile de s’excuser ou de prendre un air contrit. « La culpabilité est un isolement qui ne sert à rien… qu’à l’isolement ». Tissons activement et avec enthousiasme les « liens invisibles » qui nous unissent, ouvrons « des espaces d’écoute sincère » car finalement « tout est possible à commencer par le meilleur ».
Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, de Virginie Despentes
Mise en scène : Anne Conti avec la complicité de Phia Ménard
Assistance mise en scène : Isabelle Richard
Création peinture et vidéo : Cléo Sarrazin
Création et régie son : Phédric Potier
Création lumière : Laurent Fallot
Régie lumière-vidéo : Caroline Carliez
Conseillère dramaturgique : Géraldine Serboudin
Création costumes : Léa Drouault
Constructions : Paul Étienne Voreux
Patines décor : Frédérique Bertrand
Photos : © Mila Pawlowska
Avec : Anne Conti
Et les musiciens : Rémy Chatton, Vincent Le Noan
Durée : 1h
Jusqu’au 21 février
Théâtre 14
20, avenue Marc Sangnier
75014 Paris
www.theatre14.fr

