Après Laïka, après Pueblo, chroniqué ici même, Ascanio Celestini clôt cette chronique « des pauvres diables ». Et nous retrouvons Pueblo – David Murgia, du Collectif Raoul – sur ce parking d’un supermarché en périphérie de la ville, au centre de nulle part. Tout à côté de l’entrepôt et du café, ces lieux névralgiques qui ne nous sont plus inconnus pour qui suit les pérégrinations de ce conteur attentif aux désordres du monde, fin observateur de ces vies minuscules, ces anonymes, ces anti-héros du quotidien, en marge d’une société prompte à les oublier. Pierre est là, lui aussi (Philippe Orivel), témoin muet, confident mutique ponctuant de son accordéon mélancolique ce récit, cette épopée des invisibles.

Nous sommes le soir de Noël et pour gagner quelques euros qui paieront peut-être le loyer, en attendant des touristes qui sans doute n’arriveront jamais jusqu’ici, Pueblo, sous un ciel étoilé, raconte la vie de St François d’Assise. François qui fit vœux de pauvreté, contempteur des richesses du monde, s’il revenait aujourd’hui, qu’elle crèche réaliserait-il au milieu des poubelles ? Lui qui ne voulait qu’un âne et un bœuf, sans Marie, sans Joseph et sans le Christ, pour n’inviter que les pauvres, que dirait-il de la misère du monde contemporain où le capitalisme outrancier fracasse les plus fragiles ? Qui rencontrerait-il aujourd’hui sur son chemin, sur ce parking désert ? En filigrane, encore une fois, c’est le portrait d’une humanité humiliée, de ces déclassés, laissés-pour-compte broyés en toute conscience et sans scrupule par une société ultralibérale que dresse avec faconde Pueblo. Quelques visages nous sont familiers qui ont traversés les deux précédents opus, la vieille au cerveau dérangée, le petit gitan de 8 ans qui fume à la porte du troquet… Et puis il y Job, manutentionnaire analphabète pour qui les mots restent un mystère. Ainsi appelé, Job, parce que là depuis si longtemps, dans cet entrepôt qui n’emploie – exploitent et méprisent- que des clandestins sans-papiers. Une vie de travail et d’abnégation et qui meurt d’épuisement dans les toilettes. Joseph qui fut dans son pays fossoyeur, parlait aux morts qu’il accompagnait dans leur dernier voyage. Joseph l’africain qui rêvait d’Italie, de spaghettis mangés à la fourchette. Joseph dans son périple vers l’eldorado italien devenu l’esclave d’un entrepreneur libyen, Joseph survivant d’une traversée tragique de la méditerranée, Joseph humilié dans les prisons italiennes, victime d’un racisme policier et sociétal systémique. Joseph, aujourd’hui clochard planqué derrière les poubelles du supermarché. Morupo, raciste, dont la violence du discours fait de clichés rabâchés masque à peine la rage de son déclassement et la douleur infini de la perte de son fils qui lui fait haïr ce petit gitan de 8 ans qui fume… Pour lui, Ascanio Celestini n’a pas de mépris mais une compréhension de ce qui le porte sur cette voie fascisante. Comme les autres, Morupo est une victime.

C’est un évangile des pauvres gens, sans misérabilisme, où la vie quotidienne dans sa précarité extrême tient du miracle. Le verbe d’Ascanio Celestini, âpre et poétique, ciselé et coupant et le débit fiévreux, la volubilité expressive de David Murgia, fermement planté sur la scène, portent haut et magnifiquement ces portraits singuliers, délicates miniatures, ajourés avec tendresse, qui vous bousculent et vous happent par leur vérité sans apprêt. Un théâtre-récit dont Ascanio Celestini, héritier de Dario Fo et de Franca Rame, est passé maître. Théâtre politique, voix des démunis mise en lumière qui, sur ce plateau nu – quelques caisses, un rideau rouge – acquiert la dignité qu’on leur bafoue trop souvent. On peut être fier de ce théâtre-là, de son engagement absolu et sans concession, de ce verbe poétique qui charrie à gros bouillon une parole juste et nécessaire, tant qu’elle nous est douleur, ne relevant pas d’une épiphanie ni d’un miracle mais d’un regard aigu sur une réalité trop souvent occultée, les désordres d’un monde contemporain chaotique où la fracture sociale ne cesse de s’élargir au profit d’un capitalisme arrogant. Encore une fois on ressort de là chamboulé, décillé, notre conscience à nu, à vif, et mise à mal devant ce miroir tendu, notre aveuglement volontaire. Cette trilogie ce referme comme elle a commencé, avec la même ligne tenue fermement et si reconnaissable, et il est certain que ces figures exemplaires vont continuer de nous accompagner, la voix de Pueblo résonner longtemps, garde-fous contre notre indifférence polie devant la misère du monde.  

Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de St François sur le parking du supermarché, texte et mise en scène d’Ascanio Celestini

Avec : David Murgia

Musique : Philippe Orivel

Création musicale : Gianluca Casadei

Traduction et adaptation : Patrick Bebi et David Murgia

Direction technique et régie générale : Philippe Karige

photo : © Théâtre national Wallonie-Bruxelles

Jusqu’au 21 février 2026

Mardi, mercredi et vendredi à 20h

Jeudi à 19h & samedi à 18h

Maison des métallos

94 rue Jean-Pierre Timbaud

75011 Paris

Réservation : 01 48 05 88 27

Tournée :

12 mars 2026 centre culturel de Braine-le-Comte (Belgique)

13 mars 2026 MCFA, Maison de la Culture Famenne-Ardenne (Belgique)