« Par délicatesse j’ai perdu ma vie », A. Rimbaud. Tanto poco, c’est une histoire d’amour entre une concierge d’un lycée de Rome et un jeune professeur de lettres. Trente ans d’amour et de silence obtus. Lui, qui ne la regarde pas, ou à peine, ne saura rien, jamais, de ça, de ce désir immense qui la fouaille. Lui, dans le mouvement et le désordre d’une vie, entre succès et désillusion d’une carrière d’écrivain, bientôt marié et père, très vite divorcé, plus tard renvoyé de son établissement. Elle, dans l’immobilité de sa vie, entre récurage des toilettes et poubelles que l’on vide, d’aventures que l’on sait être sans lendemain, et la certitude ancré d’un amour absolu et toujours tu, sans regret aucun. « Piquée dans une dévotion qui est peut-être de l’amour ou peut-être simplement de la peur ». Cristallisation amoureuse et sublimation muette d’une passion non assouvie, récit à la première personne d’une femme de rien, de ces vies minuscules effacées, à la grandeur pourtant tragique. Et ce récit poignant à la première personne, écriture acérée, compacte et sans nulle scorie, se refusant au pathos, adaptation d’un roman de Marco Lodoli, tanto poco, est dit, joué avec une sensibilité, une délicatesse, une élégance même, par Cecile Garcia Fogel. Immense actrice, on le sait, trop rare aussi, qui s’empare de ce si beau et simple personnage avec une magnifique détermination à défendre ce texte. Et cela se voit, cela s’entend qui vous bouleverse. Dans cette petite salle du Théâtre du Chariot, sur ce petit plateau, le titre de ce roman, Si peu, devient une litote. C’est l’immensité d’une vie faite de peu qui s’engouffre par la grâce de Cécile Garcia Fogel. De cette concrétion du quotidien passé à épier un homme qui ne la voit pas, elle extrait pourtant un formidable sentiment de vie, de ces vie ténues, sans chaos ni fracas, parfois soudain bousculées mais pouvant accueillir ce désordre impromptu avec l’assurance tranquille et la volonté pourtant, sinon le refus, de ne pas échapper à leur condition. Ce n’est pas une femme puissante, non, mais la puissance d’une vie faite d’abnégation volontaire, jamais pourtant victimaire, qui est donnée à entendre avec si peu de moyen volontaire et tant justesse, une émotion contenue. Quelque pas de danse entre deux tâches ancillaires, quelques pas de la table au fauteuil, et le temps qui passe que dénonce un châle posé simplement sur des épaules, rien de plus, et cela suffit pour contourer une vie. La force émotionnelle du théâtre parfois tient à peu de chose, à l’essentiel, à l’épure ; un texte, un/e comédien/ne, et rien de plus qui encombrerait ici la puissance abrasive et poétique de ce récit de Marco Lodoli, une poésie du quotidien pour qui sait entendre, et que Cécile Garcia Fogel donne si bien à entendre.  

Tanto poco d’après le roman Si peu de Marco Lodoli (éditions P.O.L)

Traduction de Louise Boudonnat

Adaptation, mise en scène et interprétation : Cécile Garcia Fogel

Chorégraphie : Gösta Lars-Henrik Sträng

Scénographie : Luna Rauck

Lumière : Olivier Oudiou

Photo : © Philippe Jamet

Vu le 16 février 2026

Durée 1h05

Théâtre du Chariot

77 rue de Montreuil

75011 Paris

Réservation : www.théâtreduchariot.fr