Alice au pays des algorithmes. Monde nouveau c’est une dystopie rattrapée par la réalité, ce foutu présent où le monde bascule dans la technologie à outrance, promesse de progrès et de modernité se retournant au final contre l’individu. Il y a quelque chose de pourri au royaume de la tech, ce nouveau monde qui ressemble ici furieusement à un jeu vidéo où l’individu est programmable, interchangeable. Ainsi les comédiens arrivent-ils sur le plateau en maillot couleur chair qui efface toute personnalité, individus comme pantins empruntant un vestiaire qui les attend, pour commencer costumes neutres identiques pour un discours (science, espace, gestion, emplois, immobiliers…) tout aussi neutre et identique, une gestuelle mécanique et répétitive.  Jouant de la saturation, la même que les réseaux sociaux, la mise en scène use avec intelligence de ce qui en fait la caractéristique, le scrolling. On passe d’un cadre à l’autre sans discontinuer dans cet espace aseptisé, fragmenté de cadres mobiles comme autant d’écrans numériques (voire de surveillance) où la réalité devient virtuelle, évidée de toute substance, simple objet de consommation et non plus d’information, de faits non vérifiables, non vérifiés. Le temps est aboli, déréalisé qui n’a d’existence que dans l’éphéméride et l’actualité de nos portables. Circule sur le plateau devenu vaste réseaux une nouvelle forme d’oppression, l’un n’allant plus sans l‘autre, néolibérale et fascisante – ici l’intervention grotesque de Trump-Méloni-Milei en est le symptôme qui des réseaux sociaux font leur outil de propagande (et de désinformation) 2.0-, déterminant l’individu désormais résumé, conditionné, assigné par des algorithmes et conduisant au néant de la pensée, le prêt-à-penser. L’homme ne pense plus, il est désormais pensé par le numérique. Ici on ne parle pas, on n’échange pas, on communique sans s’écouter. Novlangue, cobol, discours formaté, langage standardisé… la parole tourne à vide dans un maelström vertigineux. Pour un peu on aurait envie de hurler comme feu Léo Férré « Poétes, vos papiers ! ».

Nathalie Garraud et Olivier Saccomano poussent le curseur jusqu’à l’absurde qu’interrompt impromptu et incongru un chant de noël – un reste d’humanité comme un vague souvenir fragmentaire d’un autre temps ? -, avant, comme il se doit, un reset abrupt. Et par quatre fois la machine est relancée avec le même résultat désespérant, flippant, le premier tableau augurant les trois suivants, une contamination qui atteint la société civile en son entier, où nul n’est épargné. Rien de cynique de la part de la metteuse en scène et de l’auteur mais un constat lucide et désenchanté sur un monde désormais connecté à tout va, qui n’a de réalité que par écran interposé, de vérité des assertions aléatoires, et pour le pire. Point ici de lendemain qui chante. Et Alice, alors ? Ce personnage égarée dans ce monde de réseaux qui sont les terriers de jadis où même les lapins, dépassés, n’arrivent plus à être en retard, Alice devenue ici femme de ménage, cela aurait pu être le grain de sable, le bug attendu et salvateur pour une nouvelle révolution. Que nenni, la force d’attraction des outils numériques n’épargne pas non plus ceux qui traversent les miroirs. La réussite de cette création tient à cette alchimie réussi entre le texte d’Olivier Saccomano et la mise en scène de Nathalie Garraud. L’un ne semblant, ne pouvant, aller sans l’autre, texte affuté et mise en scène futée, étroitement liés. Un texte radical et une mise en scène de même – mise en scène qui se veut modeste dans les moyens mis en place, faisant toute la place à la direction d’acteur, remarquable de précision maniaque où chacun fait montre d’un talent certain jusque dans le collectif – dans cette volonté de minutieusement démonter les mécanismes d’un outils, d’un progrès technologique qui se voulait libérateur mais au final asservit une société devenue anxiogène, paranoïde et schizophrénique, manipulée par un système capitaliste fascisant, hégémonique, détournant à son profit exclusif ces mêmes outils. Glaçant.

Monde nouveau, texte et dramaturgie d’Olivier Saccomano

Mise en scène, dramaturgie, scénographie de Nathalie Garraud

Avec : Florian Onnéin, Conchita Paz, Lorie-Joy Ramanaïdou, Charly Totterwitz ( troupe associé au Théâtre des 13 vents), Eléna Doratiotto, Mitsou Doudeau, Jules Puibaraud/ Cédric Michel (en alternance)

Costumes : Sarah Leterrier

Lumière : Sarah Marcotte

Collaboration scénique et plateau : Marie Bonnemaison

Création son : Serge Monségu et Pablo Da Silva

Assistanat à la mise en scène : Romane Guillaume

Régie générale : Nicolas Castanier

Chef atelier décors du Théâtre des 13 vents : Christophe Corsini

Chef atelier costumes du Théâtre des 13 vents : Marie Delphin

Photo : © Jean-Louis Fernandez

Jusqu’au 15 février 2026

Lundi, jeudi, vendredi à 20h

Samedi à 18h

Relâche mardi et mercredi

Durée 1h30

T2G

Théâtre de Gennevilliers- Centre Dramatique National

41 avenue des Grésillons

92230 Gennevilliers

Réservations : 01 41 32 26 26

www.theatredegennevilliers.fr