Un opéra très bien chanté, dansé, joué et richement costumé. Voilà ce qui pourrait résumer l’Eugène Onéguine qui a pris place depuis quelques jours au Palais Garnier et affiche complet pour presque toutes les dates à venir jusqu’à la fin du mois de février. Ce guichet fermé s’explique largement par le plan média particulièrement développé autour du metteur en scène novice en opéra qu’est le comédien Robert Fiennes, célèbre moins pour son rôle d’Onéguine au début de sa carrière cinématographique, que pour ceux de Voldemort dans Harry Potter ou Amon Goth dans la Liste de Schindler.

Toutes les explications données par le comédien sur la préparation de cette mise en scène ont sans doute été plus intéressantes que la mise en scène elle-même, qui par son académisme a pu décevoir un peu, car sans doute on en attendait trop de la part d’un artiste éclectique, sachant passer et être crédible aussi bien dans les rôles précités que dans celui du Patient anglais ou du concierge du Grand Budapest Hotel.

Sur le plan scénographique, les tableaux sont d’une grande beauté… essentiellement classique… La sensibilité romantique et surtout la « tendresse » voulue par Tchaïkovski (mentionnée dans une de ses lettres à Serge Taneïev) sont bien présentes dans ces « scènes lyriques » (terme qu’il préférait à opéra pour cette œuvre) grâce aux choix de décors très réalistes et léchés, opérés avec Michael Levine : la présence de la Nature d’abord, avec l’ensemble de bouleaux dont toutes les feuilles automnales sont à terre devant la maison de la famille Larine, puis la brume et la neige (qui ensuite n’est curieusement pas dégagée de la salle de bal, certainement de manière intentionnelle); la propriété terrienne ensuite, avec la petite chambre soignée de Tatiana et la salle de bal grandiose, et les no man’s land pour les deux événements qui semblent se jouer de la volonté réelle de leurs protagonistes avec les plateaux dépouillés du duel du boudoir de Tatiana. C’est visuellement très caressant, à l’exception des papiers peints de bouleaux recouvrant les trois murs de scène et des façades lambrissées aux miroirs factices de la salle de bal, qui ne sont pas les éléments les plus réussis du décor, et en dépit de quelques tentatives vers des représentations plus allégoriques. Ainsi, l’ouverture faisant apparaître Tatiana presque comme une ombre chinoise dans un découpage net et qui pourrait être la clairière stylisée de la forêt, pourrait laisser penser qu’une modernité aller s’insérer dans un univers russe plus traditionnel. A deux autres reprises, des lumières très blanches à la Bob Wilson apparaissent à nouveau sans qu’il ne se passe finalement rien de significatif, nul autre élément perturbateur ne venant troubler l’interprétation littérale du livret de Tchaïkovski adaptant le roman en vers de Pouchkine. Les deux œuvres, rappelons-le, étant devenues au fil des années des monuments nationaux.

Dès lors, il faut accepter l’absence de relecture ou du surlignement des sous-textes éventuels, longuement commentés depuis des décennies, sur les miroirs entre l’œuvre et les vies aussi bien de l’écrivain que du compositeur. Ceci était plus visible dans d’autres productions, notamment celle de Willy Decker à Bastille (création de 1995 vue en 2017) et nous avait davantage interpellée et enthousiasmée, avec ses pentes graphiques aussi belles que signifiantes. 

La direction du futur directeur musical de l’Opéra de Paris, Semyon Bychkov, qui cédera sa place à Case Scaglione sur certaines dates d’Eugène Onégine, est irréprochable.

Du côté des chanteurs, ce sont incontestablement Ruzan Mantashyan et Bogdan Volkov qui réunissent les qualités souhaitées par Tchaïkovski.

Nous avons adoré Anna Netrebko, loin de l’âge du rôle de Tatiana dans la production précitée mise en scène par Decker, autant par une dévotion pour cette artiste qu’en raison de la qualité exceptionnelle de son timbre. Ruzan Mantashyan est moins excessive, mais d’une très grande justesse vocale et de jeu. Une vraie comédienne même. Stanislavski qui voulait des « acteurs-chanteurs » l’aurait adoubée. Dans la fameuse scène de la lettre, elle incarne pleinement l’archétype de la jeune fille nourrie de littérature romantique et découvrant pour la première fois, dans la vraie vie, les troubles du désir, jusqu’à une sensualité discrète et troublée sur son lit. Dans les retrouvailles avec son amour fantasmé de jeunesse, elle exprime avec justesse la maturité acquise lui permettant, en dépit d’un attrait réveillé, la lucidité l’empêchant non pas de céder audit désir, ce qui serait d’une morale bien classique, mais de résister avec force à l’insistance d’Onéguine ne respectant ni son non consentement, ni sa prise de distance.  

Quant à Bogdan Volkov, son look à la Schiller, au sourire irrésistible dans le premier Acte et à l’âme torturée dans les scènes du bal et du duel, est la découverte de la soirée. Ce ténor léger et étincelant sied parfaitement au rôle de Lenski. On le verrait bien en duo dans un prochain opéra avec celle qu’il ne fait que croiser dans Onéguine…

Onéguine en l’occurrence est un personnage souvent caricaturé en un dandy Don Juan, alors qu’il est une personnalité extrêmement plus complexe, ainsi que l’ont voulu tant Pouchkine que Tchaïkovski. Si Boris Pinkhasovich remplit impeccablement son contrat de chanteur, il ne joue que le registre de la froideur hautaine dans les deux premiers Actes, et passe très à côté de la passion désespérée dans le troisième, étant très statique de manière générale dans son jeu et sa gestuelle peu séductrice. Comparaison n’est certes pas raison, mais le baryton Français Jean-Sébastien Bou, dans la mise en scène de Stéphane Braunschweig au Théâtre des Champs-Élysées en 2021, nous avait bien davantage émue par sa présence scénique et ses graves veloutés, faisant ressortir l’âme agitée d’une vie inaccomplie. 

Les seconds rôles masculins (Alexander Tsymbalyuk, Peter Bronder, Amin Ahangaran, Mikhail Silantev) sont tout à fait appropriés. Et du côté féminin, les trois mezzo-soprano jouent bravement leurs partitions. Marvic Monreal en impose sans s’imposer dans le rôle d’Olga. Si Susan Graham paraissait un peu en retrait dans la première scène avec Elena Zaremba, la projection de la mezzo-soprane Russe étant largement au-dessus de la mezzo-soprane Américaine, elle est néanmoins très touchante. On ne comprend pas, ceci dit, pourquoi elle a été tellement vieillie par son metteur en scène, même si elle tient le rôle de Madame Larina, mère de Tatiana et d’Olga.

Les chœurs, qui ont une part belle dans chaque Acte d’Eugène Onéguine, sont encore une fois à la hauteur de leur réputation, toujours excellemment préparés par leur cheffe Ching-Lien Wu, et richement habillés. Il faut vraiment souligner le travail impressionnant des ateliers costumes sous la direction d’Annemarie Woods qui a tenu à proposer pour chaque scène des vêtements dont seuls des visuels rapprochés permettent de mesurer la richesse et l’exactitude historique avec les mises d’époque (1820), que ce soit pour les robes des paysannes du premier ensemble, que les robes et coiffes du bal (la précision des kokochniks parés de broderies, dentelles et perles est remarquable), ainsi que ceux des danseurs et leurs têtes d’ours (que nous avions ceci dit prises pour des loups sur le moment), soit au total près de 350 costumes !

C’est donc le cœur léger que l’on quitte le Palais Garnier, en dépit des drames intimes qui s’y sont déroulés.

Eugène Onéguine

Musique : Piotr Ilytch Tchaïkovski

Livret : Piotr Ilytch Tchaïkovski, Constantin S. Chilovski

Direction musicale : Semyon Bychkov / Case Scaglione

Mise en scène : Ralph Fiennes

Décors : Michael Levine

Lumière : Alessandro Carletti

Costumes : Annemarie Woods

Chorégraphie : Sophie Laplane

Collaboration artistique : Kim Brandstrup

Chef des chœurs : Ching-Lien Wu

Photos : © Guergana Damianova

Avec : Boris Pinkhasovich, Ruzan Mantashyan, Bogdan Volkov, Marvic Monreal, Alexander Tsymbalyuk, Susan Graham, Elena Zaremba, Peter Bronder, Amin Ahangaran, Mikhail Silantev

Et l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra national de Paris   

Durée : 3h30 (2 entractes compris)   

Du 26 janvier au 27 février 2026

Opéra de Paris

Place de l’Opéra

75009 Paris

www.operadeparis.fr