Une compagnie qui porte bien son nom, Roland Furieux, clin d’œil à l’Orlando Furioso de l’Arioste, livre un marathon de 5 heures sur le chaos révolutionnaire et les affres d’un tournage de cinéma.Sauve qui peut (la révolution) se situe au moment de la célébration du bi centenaire de la Révolution française en 1989. Jack Lang, alors ministre de la culture, aurait proposé à Jean-Luc Godard, (JLG pour les intimes) de réaliser un film sur la Révolution qui échappe à la commémoration « Il ne s’agit pas, cher Jean-Luc, d’un film de commémoration, bien au contraire : si nous vous avons choisi, c’est justement pour que vous donniez une vision moins convenue de l’événement, impertinente même... » Pour Bander à part, on peut faire confiance au suisse de Rolle…. Le scénario une fois écrit, et financé, le tournage commence. Jean Luc Godard cherche son film tandis que la Révolution cherche sa voie.

Comme dans une toile de  David Hochney, tissée de fragments épars, la trame fictionnelle s’efface et réapparaît sous d’autres fictions elle mêmes récurrentes, l’affrontement Danton Robespierre notamment (avec l’historien Henri Guillemin et des extraits de la Mort de Danton de Büchner) ainsi qu’un entretien radiophonique entre Marguerite Duras et JLG qui mélange la  Shoah, le cinéma, la littérature, l’engagement de l’artiste, la fiction et la réalité. Plusieurs fois interrompu, l’échange se poursuit sans qu’ils parviennent à trouver un langage commun, c’est à mourir de rire.

La plasticienne Anaïs Pélasquier, réinvente à vue le décor sur un plateau immersif – une sorte de chambre noire sonore devient gymnase, court de tennis, ou studio de tournage avec des arrière-plans inchangés, Autant dire que le spectateur ne va pas s’installer pépère dans une histoire classique ; Laëtitia Pitz pratique la discontinuité narrative, la superposition des voix, des bruits (orage, grincement, musique intempestive), qui recouvrent parfois le sens des phrases. C’est à la manière du cinéaste qu’elle va exprimer la fureur révolutionnaire, une certaine incommunicabilité entre les êtres, un théâtre épique en contradiction totale avec une approche naturaliste qui est le lot commun des créations fictionnelles habituelles avec des héros, des actions, une intrigue huilée et des éléments qui s’enchâssent entre eux pour se diriger vers la fin. Godard, de même que Brecht, ne souhaitaient pas que le spectateur s’identifie au personnage afin qu’il garde son libre arbitre « L’art n’est pas le reflet de la réalité, disait-il mais la relation de son sens » une phrase que Brecht n’aurait pas démentie. Sauve qui peut (la Révolution) est une somme composée de notes, de films, de dialogues, de monologues, de fragments romanesques et poétiques, de digressions journalistiques, d’assertions philosophiques, esthétiques et politiques. De ce magma protéiforme, se dégage un spectacle d’une cohérence totale, riche, d’une absolue liberté, à la fois inachevé et ultra précis, on rame par moments et on raccroche, avec en Guest star, Didier Memin (JLG) et Camille Perrin qui endosse tous les autres rôles. On croise au hasard Duras, Isabelle Huppert, Elisabeth Roudinesco, Antoine de Baeque, Danton, Adjani, Alain Delon, Theroigne de Méricourt, héroïne révolutionnaire qui devint folle, Jacques Pierre un historien avec sa fille Rose …. Les deux comédiens, formidables, passent du coq à l’âne, pratiquent les faux raccords, les changements de rythmes, le mentir vrai, de la discorde à la symphonie, du marmonnement à la déclamation, torsion, rétorsion et détournement, ils ont retenu la leçon de Brecht qu’ils répètent à l’envie, le jeu d’acteur doit être citation (ça pourrait être du Godard). La rencontre Marguerite Jean Luc, chacun dans son couloir de nage, est un must. Patrick Modiano semble avoir déteint sur le cinéaste qui ne finit pas ses phrases, anone avec verve et sans fracas face à une Marguerite droite sur son banc de touche « Est ce que tu ris quand tu écris ? Mais…je ris tout le temps, Jean Luc ». Au passage, Godard dégaine quelques sentences qui, par-delà le pastiche, retiennent toute notre attention « dans une salle de cinéma on lève la tête, quand on regarde la télévision on la baisse ». Autre perle de finesse et d’humour la correspondance Isabelle Huppert- JLG à propos du bégaiement. Les télescopages fusent. Saviez-vous que le manifeste du PC a été rédigé à la même époque qu’Alice au pays des Merveilles ? étonnant, non ?

La quatrième partie, au tribunal révolutionnaire signe l’Adieu au langage et à la Révolution avec un échange magnifique entre les deux tribuns révolutionnaires : « Mais, dit Danton, j’aurais aimé mourir autrement, sans aucune peine, comme une étoile qui tombe, comme un son qui s’éteint tout seul et se donne de ses propres lèvres le baiser de la mort, comme un rayon de lumière qui s’enfonce dans la clarté des flots. (…) Quelle importance ? Le déluge de la Révolution peut déposer nos cadavres où il veut ; avec nos os fossilisés, on pourra encore défoncer le crâne de tous les rois ».  JLG sombre dans le mutisme ; de ratages en flops, trop iconoclaste, pas assez lisse, il ne terminera pas son film, « Je suis une jeune et vieille légende égarée dans le présent et qu’on ne reconnaît plus, disait Danton », encore un point commun avec JLG devenu la caricature de lui-même après avoir révolutionné le 7°Art.

La fête est finie, les héros fatigués. Loin de toute célébration à paillettes, Laëtitia Pitz révèle  la vitalité de l’acte révolutionnaire.

A bout de souffle, de pensées, de matières lumineuses, de sensations sonores, on se dit qu’il n’y a pas de révolution sans imaginaire, vibrer aux secousses du monde c’est trembler sur ses bases, inventer un nouveau langage, c’est la marge qui fait tenir les pages, hein, Jean Luc, avec ou sans Nouvelle Vague.

Sauve qui peut (la Révolution), d’après le roman éponyme de Thierry Froger (éditions Actes Sud).

Mise en scène Laëtitia Pitz

Lumière : Christian Pinaud

Video : Morgane Ahrach

Costumes : Stéphanie Vaillant

Photo © Morgane Ahrash

Avec : Didier Menin, Anais Pélaquier, Camille Perrin

Jusqu’au 8 février, vendredi à 19h, samedi à 16h, Dimanche à 15h

Durée : 5 h entracte inclus

 MC 93

9 boulevard Lénine

93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

reservation@mc93.com