Le cercle de craie caucasien, est, en quelque sorte, une vieille histoire, remontant en effet à une pièce chinoise du XIIIe siècle, sans doute écrite par Li Hsing-Tao et dans laquelle deux femmes se disputent un enfant et décident de tracer un cercle au sol : l’enfant est au centre et donne la main aux deux « mères ». Celle qui réussira à l’emporter, la plus forte en somme, sera la meilleure et donc la maman… Pour éviter que ce petit gamin souffre, la vraie mère renonce et lâche l’enfant. Ce thème d’amour véritable face à l’abandon de la violence se ressent déjà, du Jugement de Salomon en passant par Goethe. Dans les années 1920-1930, Brecht découvre cette histoire et écrit Le cercle de craie caucasien en 1944 depuis les États-Unis où il est en exil.

Depuis une quinzaine d’années, cette pièce tournicotait autour d’Emmanuel Demarcy-Mota, certain de trouver le bon moment où lui ouvrir la porte, où savoir comment la mettre parfaitement en place. Il utilise même quelques éléments de décors précédents, comme les grands arbres, créés en 2023 pour Le songe d’une nuit d’été, lors de la réouverture du Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt. Le cercle de craie caucasien sera mis en scène dans ce théâtre en 1955 par Bertolt Brecht, pendant le festival international d’Art Dramatique de Paris, futur Théâtre des Nations. Dans ce texte, il souhaite aborder une sorte de bonté simple, un héroïsme sans héroïsme justement. Savoir penser à l’autre, uniquement, comme le fait cette jeune femme dans cette histoire, prête à « abandonner » son enfant à une fausse mère plongée dans le mensonge plutôt que d’assister à sa perte.

Dans cet univers devant nous, c’est la révolution : le gouverneur est assassiné, son épouse en pleine fuite pense davantage à ses jolies robes et précieux bijoux qu’à son fils Michel, abandonné, et c’est une servante, Groucha, qui s’occupe de lui depuis des années, qui lui sauve la vie. Les choses s’arrangent quelques années après, Michel, vivant, heureux, aux bons soins de cette domestique, peut hériter de ce trône, et de la fortune qui va avec… La femme du gouverneur est donc prête à tout pour récupérer cet enfant devant le juge Asdak. Celui-ci va alors faire dessiner ce fameux cercle de craie pour que la « vraie mère » apparaisse. Ce texte veut nous montrer où se trouve la bonté. Et comment parvient-elle à fonctionner dans un univers si menteur, violent.

Cette merveilleuse équipe du Théâtre de la Ville, dont certains membres vont présenter pour nous plusieurs personnages, va nous entraîner dans cette aventure. Le jeu est excellent bien sûr, mais, parfois, pourtant bien emportés dans ce royaume lointain, nous nous cassons la figure, comme on peut le faire en pleine forêt, à cause d’un petit chemin mal entretenu. Les personnages ont parfois un maquillage ou un masque ressemblant à du latex teint mal placé, ce n’est pas très encourageant. Question de goût peut-être ? Rien de bien grave et on s’en remet très facilement L’autre souci, accompagnant mal ces personnages si forts, c’est la lumière. Régulièrement, elle donne l’impression de (mal) dissimuler la moitié d’un corps, d’un visage, d’une partie du décor. Comme si tout avait été merveilleusement prévu et que zut ! six ampoules sont grillées, ou bien le métro a fait bouger l’installation électrique. Être au théâtre et espérer voir, assister complètement, n’est pas une idée si bonne que ça. La première fois, on peut se dire que c’est rien, mais ce petit rien rebondit non-stop et à force, les soupirs l’emportent. Dommage, vraiment, dommage. On aimerait rester scotchés à cette aventure, pouvoir saisir au mieux les aléas de cette révolution. Comment le mensonge sait parfois se tartiner de vrai et s’imaginer qu’il peut perdre ceux qu’il a en face de lui. Un texte exceptionnel, cela va sans dire, un univers résonnant de magie parfois, mais avec tous ces sursauts sombres et mal fichus, on se rappelle qu’on est au théâtre, comment est habillé devant nous notre voisin, nous revenons sur Terre, hélas, pour des questions lumineuses aux mauvaises réponses.   

Le cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht

Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota

Collaboration artistique : Julie Peigné, assistée de Judith Gottesman

Scénographie : Natacha Le Guen de Kerneizon

Interprétation : Marie-France Alvarez, Llona Astoul, Élodie Bouchez, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philipe Demarle, Édouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto 

Costumes : Fanny Brouste

Lumières : Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota

Musique : Arman Méliès

Objets de scène : Erik Jourdil

Maquillage et coiffures : Catherine Nicolas

Dramaturgie et documentation : François Regnault, Bernardo Haumont

© Photos de Jean-Louis Fernandez (n°1) et Nadège Le Lezec (n°2)

Du 28 janvier au 20 février 2026 à 20 h 30

Dimanche 8 février à 15 h

Durée du spectacle : 2 h 10

Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt

2, place du Châtelet

75004 Paris

Réservation : 01 42 74 22 77

www.theatredelaville-paris.com