Jonas Hassen Khemiri a l’art de la formule… économique. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à user de symboles mathématiques pour le titre de sa pièce créée en 2014 et première de cette soirée conçue comme un diptyque par Christophe Rauck : ≈ [Presque égal à]. C’est ainsi qu’il la compose projetée depuis le cerveau d’un professeur d’économie, vacataire de l’université, et bientôt à terre. Peu orthodoxe, l’histoire qu’il dispense nous semble bien farfelue, mais probablement pas plus que celle qui fait appel aux hurluberlus officiels de l’éco. Van Houten (le fondateur de la marque de chocolat) est ainsi sorti des oubliettes, ou plus probablement de l’imaginaire du dramaturge (puisque, après enquête, nous n’avons trouvé aucune trace chocolatée dans le champ de l’économie) et notre professeur de lui attribuer une formule théorique reliant la dépense collective à la valeur individuelle finalement éprouvée pour l’objet de cette dépense. La formule, ne cassant pas trois pattes à un canard (comme souvent les théories économiques), sera plus tard revue et augmentée par un autre personnage de la pièce. ≈ [Presque égal à] progresse par un processus circulatoire, les figures prenant le relais et effectuant une sorte de ronde narrative, l’argent, ou mieux dit son manque, son éternelle quête, fournissant le carburant de l’intrigue. Le puzzle se met en place, et les nouveaux protagonistes surgissent comme des pop-ups d’un livre d’image. Mécanique de l’économique comme extorsion morale. Le dramaturge sans trop s’encombrer de détails avance à grands traits saillants dans sa satire d’une époque, réduite à la vente de soi.

Pour mettre en scène cette succession de scènes pétaradantes, s’enchainant à vive allure, Christophe Rauck fait le choix d’un espace bifrontal où l’espace de scène est une bande ouverte à ses deux extrémités, facilitant arrivées et sorties en toute fluidité. Collant au ruban narratif qui structure le texte, le plateau se fait bande passante. Outre l’efficacité du dispositif, la bifrontalité apporte une opportune physicalité théâtrale au texte, les acteurs basculant leurs adresses d’un public à l’autre, pivotant comme des girouettes sous le vent des mots. Le procédé formel s’intègre parfaitement et nourrit, dynamise s’il en était encore besoin, la nature de l’écriture que le metteur en scène qualifie de « presque comme du stand-up ». Les acteurs développent une présence alerte, réhaussée par ce jeu à double focale, et où le théâtre finirait presque par se confondre avec son objet : une étude de marché où le spectateur est lui-même consommateur et sollicité et évalué dans sa quête de plaisir renouvelé par des acteurs hâbleurs.

La deuxième partie du diptyque reprend le même espace, agrémenté d’un sol recouvert de neige et encombré d’une rutilante voiture blanche qui pourra se déplacer d’avant en arrière comme un char de triomphe (ou de vanité). Si les deux pièces partagent dramaturgiquement la même construction tendue dans un arc temporel, la première comme l’anatomie d’une chute depuis l’introductif « Je tombe » jusqu’au conclusif « le sol n’existe pas » (pointant le hors sol de notre vie), la deuxième, J’appelle mes frères, comme le compte à rebours d’une journée fatale entre deux explosions, si les deux pièces semblent pareillement émerger d’une conscience à la dernière extrémité, si les deux s’astreignent à une écriture du contemporain et du politique, les deux textes se distinguent toutefois dans leur nature même. J’appelle mes frères touche à une fibre plus lyrique, psychologique, une épaisseur transparait, et, sans rien perdre de son humour, approche avec une plus grande tendresse ses personnages, et surtout se recentre sur son personnage principal. Fatigue de la soirée, peut-être, cette deuxième partie nous échappe alors même que son sujet est particulièrement brûlant, encore plus en ce lieu, puisqu’il embrasse les violences policières, la discrimination, et la peur qui s’abat sur les populations racisées dans un climat de suspicion généralisée quand une voiture explose. Peut-être aurait-il fallu de la frontalité ici, quand la mise en scène travaille plutôt la latéralité, le profil, Peut-être faudrait-il casser le moule dont est sorti le premier texte, quand cette parole semble se perdre et se dévitaliser dans l’accélération de la narration. Oser le temps d’un plateau, avec ses vides et ses gouffres, qui ne soit pas seulement celui égal du déroulé d’une fiction. Contrer la nature romanesque du texte en lui faisant faire une sortie de route?

Presque égal, presque frère

Textes de Jonas Hassen Khemiri

Traduit du suédois par Marianne Ségol

Mise en scène : Christophe Rauck

Scénographie : Simon Restino

Dramaturgie et collaboration artistique : Marianne Ségol

Assistant à la mise en scène : Achille Morin

Avec Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani, Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance)

Costumes : Coralie Sanvoisin

Maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar

Lumière : Olivier Oudiou

Musique : Sylvain Jacques

Vidéo : Arnaud Pottier

Photos de l’article :@ Géraldine Aresteanu

Durée : 3h30 avec entracte

Du 28 janvier au 21 février 2026

Mercredi, jeudi, vendredi 19h30, samedi 18h00 et dimanche 15h00

Théâtre Nanterre – Amandiers

7 avenue Pablo-Picasso, 92022 Nanterre Cedex

Tél. 01 46 14 70 00

https://nanterre-amandiers.com