C’est dans la tête d’Hamlet qu’Ivo Von Hove installe d’entrée les spectateurs. Une tragédie qui s’ouvre sur les yeux grand ouverts d’Hamlet avant de pénétrer dans les méandres de son cortex cérébral. Et dans cette caboche, malheureusement et malgré une esthétique extrêmement soignée, épurée, tout sonne creux. Une vacuité de la pensée que reflète ce plateau vide et bientôt ordonné par Hamlet. Cette tragédie resserrée, concentrée sur le Prince du Danemark, se veut être vue de son regard, certes, mais Hamlet semble être ici myope. Ivo Von Hove édulcore la complexité de cette œuvre et d’un personnage, réduit ici à sa plus simple expression, la folie et son expression la plus noire, la violence. La mise en scène accuse la théâtralité en ce qu’elle se veut exemplaire, une démonstration du chaos du monde dénoncé par Hamlet qui use du même procédé, posant ainsi un regard quasi dramaturgique sur ce qui l’entoure, organisant sa vengeance comme une mise en scène dont il est le centre. La vie est un théâtre affirme le grand Will et Hamlet distribue les rôles, assure le show… Et pour le show, Ivon Von Hove assure lui aussi, ajoutant une touche rock/pop pas très heureuse. Hamlet notre contemporain ? C’est toujours la même question posée avec des réponses aléatoires au fil des mises en scène. Ivo Von Hove enfonce malheureusement le clou, un clou de trop, et dans une volonté d’affirmer la jeunesse d’Hamlet, ce que nous n’ignorons pas, et de l’ancrer dans le monde d’aujourd’hui, ainsi Ophelia slame sa douleur et sa folie, chante Stromae (L’enfer) et Bob Dylan sera son épitaphe repris en chœur par les comédiens (Death is not the end), ailleurs Freddy Mercury du groupe Queen s’invite lors de la reconstitution du meurtre par les comédiens. Point de dialogue dans cette scène centrale, ou à minima, mais une chorégraphie qui inclue toute la troupe du Français chantant à tue-tête – mais juste – Bohemian Rhapsody, se substituant ainsi au texte. Une chanson de 1975 ou comment faire du neuf avec du vieux mais notre époque il est vraie est en plein revival 70/80… Dans la tête d’Hamlet c’est aussi un juke-box et ce procédé se répétant ailleurs, le monde est aussi une comédie musicale. Ou comment moderniser le theatrum mundi. Cette volonté de s’adresser également à une nouvelle génération n’ajoute pourtant rien à la tragédie et dilue sa radicalité, une volonté pourtant affichée, oublieuse d’un pan de sa dramaturgie pour une esthétique rock facile mais n’apportant rien ou pas grand-chose. Cependant soulignons, quand même, les impeccables chorégraphies de Rachid Ouramdane exprimant les cassures émotionnelles, infimes parfois, inconscientes et parfois brutales, d’Hamlet et d’Ophélie. Les corps sont véritablement incarnés jusqu’à leur point de rupture où les entraine leur folie. C’est d’ailleurs une des réussite de cette création qui ne sauve pas l’ensemble et c’est d’autant plus rageant que la troupe du Français encore une fois fait montre de son talent mais reste prisonnière des rets d’une mise en scène qui les réduit à n’être que des ombres à l’ombre d’Hamlet. Leurs personnages restent comme à l’état d’ébauche peu dégrossie malgré leur totale implication. Sans doute le fait d’avoir autant resserré la pièce empêche d’explorer plus profondément les arcanes profonds, les véritables enjeux de cette tragédie complexe qui nouent et dénouent les personnages entre eux, ne se résumant pas à la seule folie d’Hamlet. Ivo Von Hove semble avoir sacrifié la pièce, comme le texte, pour explorer la psyché d’un personnage emblématique qui le fascine visiblement mais dont il limite les contours. Si pourtant Christophe Montenez, silhouette longiligne, visage pâle auréolé de longs cheveux, on songe à feu Kurt Cobain, est un Hamlet formidable d’engagement total et qui tient la pièce à bout de bras, à bout de souffle, il reste malheureusement d’un seul bloc qui jamais ne se rompt, ne montre de faille. Un bloc de rage et de folie, même mezza voce, dont il ne sort pas et l’on aurait aimé, même dans ce registre halluciné, davantage de nuances réfléchies, de profondeur. Où est l’éternel indécis de Goethe, paralysée par sa réflexion ? Où est l’ambiguïté du personnage ? Christophe Montenez reste à la surface de son personnage, comme Ivo Von Hove reste incompréhensiblement à la surface de la pièce qui semble, étrange impression, quelque peu expédiée. Alors oui, même si l’on rognonne en vilain critique, avouons quand même combien les images sont superbe, que certaines vous emportent, Ophélie hagarde et nue sous sa longue chemise empesée d’eau, la danse jusque la transe d’Hamlet qui précède LE monologue attendu (Être ou ne pas…) joué de fait dans l’épuisement, le souffle qui manque. C’est une belle création, certes, où ne manque ni le bruit, ni la fureur… trop sans doute. Mais la force centrifuge des images est un leurre, participe d’un aveuglement qui ne peut hélas masquer la vacuité de la proposition oublieuse un tant soit peu des questions posées par Shakespeare, existentielles, et dont Hamlet est le porte-faix vertigineux. Être ou ne pas être, le théâtre ne peut être, dans ce cas précis, un simple divertissement.

Hamlet, d’après Shakespeare

Mise en scène d’Ivo Von Hove

Traduction : Frédéric Boyer

Adaptation Ivo Von Hove et Bart Van Den Eynde

Dramaturgie : Bart Van Den Eynde

Scénographie et lumières : Jan Verweyveld

Costumes : An D’Huys

Musique originale : Roeland Fernhout

Son : Pierre Routin

Vidéo : Claudio Cavalleri

Travail chorégraphique : Rachid Ouramdane

Assistanat à la mise en scène : Laurent Delvert

Assistanat à la chorégraphie : Cristophe Eynde

Assistanat aux costumes : Belza Beausoleil

Assistanat aux lumières : François Thouret

Assistant au travail chorégraphique : Sébastien Ledig

Avec la troupe de la Comédie Française : Florence Viala, Denis Podalydès, Guillaume Galienne, Loïc Corbery, Christophe Montenez, Jean Chevalier, Elissa Alloula

Et Vincent Breton, Pierre-Victor Cabrol, Aksel Carrez, Arthur Colzy, Nicolas Verdier

Séquence filmées Christian Gonon

Photo : © Jan Versweyveld

Du 21 janvier au 14 mars 2026

Du mardi au samedi à 20h

Au cinéma le 7 juin à 15h

Théâtre de l’Odéon

Place de L’Odéon

76006 Paris

Réservation : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.eu