Imaginons les premiers hommes découvrant la grotte de Lascaux. Ou les premiers égyptologues les tombes des pharaons d’Egypte… Imaginons leurs interrogations devant ces images énigmatiques, ces hiéroglyphes à déchiffrer… Imaginons leurs hypothèses pour, à partir de ces vestiges picturaux ou épigraphiques, comprendre et reconstruire une société humaine disparue. Voilà, imaginons enfin que nous sommes au 7ème millénaire de notre ère et que, pauvre de nous, de notre civilisation il ne reste rien qu’une poignée de pixels sauvegardés d’un ordinateur retrouvé, par quel miracle, devenu champs de fouille, étudié en laboratoire. Des images parvenues d’un passé fort lointain et que Joaquim Fossi, en archéologue sérieux et ludique tout à la fois, étudie, commentant ici le fruit de ses recherches. Une conférence hilarante et décalée d’à peine 50 minutes où notre pauvre humanité est passée au laminoir. Internet retrouvé devient ici le creuset d’une interprétation loufoque, en apparence, sur un fait civilisationnel, la circulation des images et l’impact de ce flux continu sur notre imaginaire collectif. Cela commence par l’énigme d’un emoji, :), qui reste à déchiffrer puisque nulle pierre de Rosette. De ce smiley à google earth, des Sim’s à Pornhub, d’Evelyne Dhéliat à Facebook, des couchers de soleil à la musique électronique, des images de guerre à la joconde… c’est une nouvelle mythologie au sens où l’entendait Roland Barthes qui est ainsi promptement dénoncée, dézinguée par notre conférencier dont l’interprétation ethnographique, voire sociologique, est pour le moins surréaliste et que traverse une angoisse bien réelle, la sienne, mais que justifie le préalable de l’énigme posée devant ce matériel à l’aune de son millénaire. En résumé, pour notre conférencier, quand les hommes avaient peur, ils fabriquaient des images. En somme, une catharsis en attendant la fin du monde.

Facebook est un cimetière comme le cinéma une expérience de la mort, Bruce Willis pour référence, résume lucidement et lapidairement Joachim Fossi. Que restera-t-il de nous une fois disparu ? Comment notre monde sera perçu, nos sociétés comprises ? C’est sans doute la vraie question de cette création aussi pertinente qu’intelligente dont l’humour à froid et décalé, l’ironie même, cache à peine une angoisse existentielle sur le devenir de notre société désormais 2.0. Le futur de Joachim Fossi c’est bien (hélas ?) notre présent déréalisé. Devant le flot d’images, 20 000 milliards en circulation depuis l’avènement d’internet, comment interpréter la réalité qui ne soit pas, de fait, formatée ? Ou évidée de toute substance, de toute interprétation, de morale, devenue abstraite, simple objet de consommation et non plus d’information et qui n’est qu’une nouvelle forme d’oppression insidieuse ? En réinterprétant ces images, choix arbitraire mais significatif car commune à chacun, Joaquim Fossi, de la génération z, ce qui a son importance, fait œuvre de critique (voire d’autocritique) devant la fabrication de l’image qui induit désormais des modes de représentation du monde où la réalité devient floue devant sa représentation même. Seule l’image permet désormais de vivre le réel, un réel fragmenté, désolidarisé d’une réalité plus complexe et à laquelle il n’est plus relié. Avec cette injonction et seule alternative d’y croire. A l’image des SIM’S ou des photos de paysages et de coucher de soleil tant dupliqués qui rendent perplexe et interrogatif cet archéologue du futur. Alors oui, on rit beaucoup devant cet inventaire de nos addictions compulsives aux images crachées en continu sur nos écrans, Joaquim Fossi y est pour beaucoup, ludion sautillant dont l’imagination est féconde et l’art du détournement irrésistible – nous ne sommes pas prêt d’oublier l’explication d’une séquence pornographique – mais une angoisse nous traverse incidemment quand même devant ce qui en creux est dénoncé là avec (fausse) candeur et un certain brio : et si l’apocalypse annoncée, la disparition de notre civilisation étudiée dans ce laboratoire, n’était rien de moins que la révolution internet en marche ?

Le plaisir, la peur et le triomphe, conception mise en scène et jeu de Joaquim Fossi
Texte : Joaquim Fossi et Noham Selcer
Collaboration artistique : Nine d’Urso
Lumière et scénographie : Andréa Baglione
Création sonore : Lucas Depersin
Régie générale, création vidéo : Clément Balcon et Marie-Lou Poulain
Dramaturgie : Pauline Fontaine et Tristan Schinz
Photo : © Simon Gosselin
Du 19 au 30 janvier 2025 à 20h
Le samedi à 18h
Relâche le 22 et le 25 janvier
Théâtre de La Bastille
76 rue de la Roquette
75011 Paris
Réservation : 01 43 57 42 14
Tournée :
10/11 février Le Volcan, Scène Nationale du Havre
13 février Théâtre et cinéma de Fontenay le Fleury
9/21 mars Les Célestins-Théâtre de Lyon
28/29 avril MC2 Grenoble-Scène Nationale
6 mai Le Manège – Scène Nationale de Maubeuge

