La déclaration d’amour de Louis Hee à John Ah-Oui ou comment prendre le risque de faire fuir John à tout jamais, qui sait, ou bien de débuter avec lui une immense histoire, allez savoir. Il n’y a qu’une façon d’être plus avancé, c’est d’essayer, c’est ce qu’on a envie de conseiller à Louis Hee, qui n’en peut plus, qui est à deux doigts de péter les plombs, là en pleine nuit sur la plage, si ce n’est pas déjà fait.

Louis Hee est devant un immense écran sur lequel vagues et mouettes vont et viennent, où à un moment donné, tout va à l’envers tant il devient fou de cette rencontre, de cet homme croisé en Normandie, de ce visage aperçu, de cette impression tombée du ciel dirait-on. John Ah-Oui a toutes les qualités du monde, il est beau, bien foutu, gentil, intelligent, il est parfait, parfait, parfait, Louis Hee l’a croisé, ils se sont arrêtés, ont échangé quelques mots, tout s’arrête, démarre, folie immense. Louis Hee ne contrôle rien, tout sort, se mêle, les mots se tordent, courent, cherchent à raconter, à expliquer mais ils sortent dans tous les sens, ils sont dépassés. Louis Hee vient de rencontrer John Ah-Oui, c’est la fin du Monde et le début de l’Univers. Louis glisse et se casse la figure, se répète, ne sait plus rien. John est là, pas loin, il l’a vu. Damned, alléluia, comment savoir. Le trop, le grotesque, le drôle explosent. Ils reviennent, tentent à nouveau, recommencent sans cesse. Louis ne sait plus ce qu’ils veulent dire, ces mots qui veulent juste sortir. Alors ils sortent. Louis est sous la pluie, il ne sent rien, ne sent plus autre chose que cet ouragan qui hurle en lui depuis tout à l’heure.

C’est risqué, cette chute rebondissante vers l’amour, sur une plage en pleine nuit. On se demande si l’homme en face est aussi fou, s’il est parti à toute allure, dans l’autre sens, s’il s’est caché, pétri de timidité, ce qui mettrait tout en l’air parce qu’on a bien l’impression que le petit amoureux cherche un grand maître. Bref, on a envie de tout arrêter, de mettre fin au stress immense de ce mec qui hurle en silence. Avec la fourbe stupidité de celui qui tombe si profondément amoureux. Sans rien voir encore. Juste cette première envie, ce besoin de hurler, de parler de ces « rien » du tout qu’on vient de vivre avec celui qui nous plaît tant, et dont on ne connaît pas grand-chose. Peut-être même pas la voix, ou pas vraiment.

Nicolas Barry nous raconte, nous montre cette terreur dans La déclaration d’amour de Louis Hee à John Ah-Oui. Il n’utilise aucun « tournicotement » romantique, rien de bien joli ou qui donnerait envie d’être à sa place. Mais il nous lance à la figure toutes ces questions folles qui débarquent quand on « Le » rencontre, quand on « L’a » rencontré. Cette sorte de cyclone, de tourbillon uniforme, qui n’offre rien pour s’accrocher. Ou tenter de le faire. Oui, cet homme montre son désarroi face à un autre homme, son émotion, il ne parle que de lui face à lui, n’existe plus à force de vouloir tenter d’exister. C’est à la fois superbe et insupportable. Un homme ou un gamin ? Preuve que ce terrible tourment nous éloigne de tous nos amis, que la solitude est immense avant l’ouverture de l’aventure. Le titre, La déclaration d’amour de Louis Hee à John Ah-Oui, surprend. On a surtout l’impression que Louis déclare à lui-même cet amour, s’avoue qu’il a perdu pied, que c’est fait. Il tourne, tourne, pour éviter la noyade face à la vérité. La sienne. Nicolas Barry montre tout cela parfaitement. Il nous attrape. Le texte court, tombe, bondi. Il est la première partie de La Paix dans le Monde, un triptyque dans lequel danse, musiques et textes se noueront pour tenter de faire imaginer que la vie, là, sur scène, peut naître, ou devenir possible, imaginable. La preuve de cette possible complète réussite peut venir de l’envie de gifler, à tel ou tel moment, ce bonhomme, Louis Hee qui perd pied. De lui dire stop. Ou d’en parler à John Ah-Oui, pour qu’il soit plus clair. D’être à deux doigts de nous souvenir de nos dérapages vers le beau, le bon. Le fou et le faux aussi. Et de leurs tortures positives ou non. Cette jeune création nous étouffe et nous renverse. Un peu plus de lenteur pourrait lui être favorable, donner l’impression de ne pas sortir saoul d’une boîte de nuit. Ou juste un peu. Trois fois rien. Presque envie d’assister au même spectacle de Nicolas Barry, dans dix ans, un rien plus mûr face aux tourments amoureux ? Chiche ?

La déclaration d’amour de Louis Hee à John Ah-Oui, texte, dispositif scénique et interprétation : Nicolas Barry

Administration : Sarah Corroyer, Aziliz Edy

© Photos de Nicolas Barry

Du 17 au 24 janvier 2026

Durée du spectacle : 50 minutes

Athénée Théâtre Louis-Jouvet

Dates de la tournée :

15 février 2026 : Fictions, Théâtre et Cie, France Culture

Avril 2026 : Le Marathon des mots, Toulouse

13 et 14 février 2027, Le Pommier, Neuchâtel

Le texte de la déclaration d’amour a bénéficié du soutien du Jamais-lu, de Troisième Bureau, du comité de lecture du Poche-Genève et du Bivouac des écritures contemporaines de la Chartreuse – Centre National des Écritures de la scène.

 
La saison Prémisses 2025.2026, dédiée à la Jeune Création théâtrale en salle Christian-Bérard, est soutenue par le Cercle de l’Athénée et des Bouffes du Nord, et sa Fondation abritée à l’Académie des beaux-arts.