Soyons pédant et devant ce pan de mur jaune que peint obstinément Guillaume Vincent au long de cette création aussi drôle que délicate, affirmons qu’il y a là une oeuvre proustienne en diable. Comme devant le petit pan de mur jaune de la vue de Delft de Vermeer – Ver Meer – de La recherche du temps perdu de ce cher Marcel Proust, et avant de mourir et d’y consentir par cette révélation soudaine l’écrivain Bergotte, personnage de La prisonnière, comprend la sécheresse de ses livres, Guillaume Vincent traversant l’expérience du deuil comprend sans doute la nécessité de transcender cette réalité inéluctable et abrasive, « de passer plusieurs couches de couleur, rendre la phrase précieuse ». Affaire de style où défaut de rendre la phrase précieuse, ce qu’elle est, on passe plusieurs couches de peinture pour ne pas faire un simple journal de bord d’une agonie anticipée qui très vite dépasse son sujet. Et un art du décalage volontaire ; cette mort annoncée, celle de sa mère, pourtant toujours vivante à l’heure de cet article, n’est qu’une répétition fictive de celle antérieure de sa grand-mère. Un exercice de deuil comme il l’affirme. Mais cette répétition agit comme une catharsis. La mort fait s’engouffrer, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, la vie et le théâtre sur ce plateau. Les souvenirs, poreux, affluent dans le désordre, se contaminent, se confondent. Les lieux se télescopent. Le temps est aboli. C’est un monde flottant, celui de la mémoire qui fout le camps où le vrai n’est peut-être que vraisemblable, une reconstruction pour une vérité toujours fragile, à rebâtir obstinément. Mais sur ce plateau Guillaume Vincent n’est pas seul. Florence Janas est là, compagne de route de longue date du metteur en scène. A tel point qu’ici ils ne font plus qu’un, double gémellaire, troublant miroir, jouant sinon jubilant de ce moi réfléchi. Même fausse moustache, même prothèse nasal, même bonnet dont ils se débarrasseront bientôt, accusant la théâtralité de ce projet autofictionnel débordant de ces intentions initiales. Florence Janas s’empare du discours de Guillaume Vincent, de son expérience, qu’elle contamine bientôt par ses propres souvenirs, le syndrome de glissement de sa propre mère, diminuée par un AVC au commencement des répétitions de cette création, événement qui s’invite très vite dans ce processus de création autocentrée. C’est ce délitement de la personne où tout vous échappe, la temporalité et les souvenirs, qui donnent ainsi la structure aléatoire de cette création où les strates de souvenirs, vrais ou fictifs, ceux de Florence Janas, de Guillaume Vincent et de leurs mères respectives s’empilent en vrac avec pour seul lien fragile, parfois opaque, parfois contradictoire, des sensation fugaces, des impressions furtives, ne cessant d’élargir ce récit par leurs correspondances parfois ténues, les faits réels étant sujets à l’émiettement d’une mémoire fragmentaire toujours recomposée d’un monde, d’un temps disparu. Proustien donc.

Et Florence Janas déploie ici toute l’étendue de son talent qui semble sans limite. Elle est la mère de Guillaume Vincent avant que ne s’invite dans le récit la sienne, à ne faire plus qu’une, comme elle ne fait plus qu’une avec Guillaume Vincent. Mise en abyme vertigineuse. Les souvenirs d’enfance et d’adolescence harcelée de Guillaume Vincent, et plus tard sa vie d’adulte avec ses plans culs foireux, deviennent les siens. Elle est musette aussi, la vieille chatte. Elle est cette gamine de 13 ans en déni de grossesse qui enfante dans la douleur. Elle est la psy qui accouche les blessures de Guillaume Vincent… En Guillaume Vincent, en blouse de sage-femme, en majorette, en clown… Enfin elle-même dans sa relation complice avec Guillaume Vincent, passant d’un rôle à l’autre, y compris le sien, sans transition aucune, à charge pour le spectateur devant cette forme composite toujours mouvante de trouver son chemin dans ce labyrinthe mémoriel.
C’est le si magique de l’enfance qui donne le ton, on joue à jouer, sérieusement, pas dupes cependant que tout ça c’est du théâtre, une vie fictionnée, bricolée, puisant dans l’expérience de ces deux-là. L’important au fond c’est de raconter, faire théâtre, faire le clown, pour conjurer la vie et la mort. C’est au final une double autobiographie où se tressent deux blessures, celle de la perte et qui les réunit de façon intime mais qu’ils exposent à nu, à vif, sur ce plateau ajoutant à leur collaboration ancienne et complice non plus une fiction de plus mais un évènement personnel qui prend ici valeur universelle.

Paradoxe, une création de et avec Florence Janas et Guillaume Vincent
Dramaturgie : Marion Stoufflet
Scénographie : Daniel Jeanneteau et Guillaume Vincent
Son : Yoann Blanchard
Lumière : Sébastien Michaud
Costumes : Fanny Brouste
Couture : Lucile Charvet
Regard chorégraphique : Zoé Lakhnati
Régie générale et lumière : Karl-Ludwig Francisco / Mathieu Marques Duarte
Régie plateau : Muriel Valat
Prothèse : Jean-Christophe Spadaccini
Construction décor : Théo Jouffroy
Photo © Gwendal Le Flem
Du 15 au 26 janvier 2026 à 20H
Le samedi à 18H, le dimanche à 16h
Relâche mardi et mercredi
T2G, théâtre de Gennevilliers, centre dramatique national
41 avenue des grésillons
92230 Gennevilliers
Réservations : 01 41 32 26 26

