Plus d’une heure de vidéo in extenso jusqu’à l’entracte, les acteurs étant filmés à l’intérieur d’un container, encore un qui veut remplacer le théâtre par le cinéma, soupire-t-on ; bombardés d’images, de voix en tous sens qui vous crachent à la figure durant … 3h30, on s’accroche. Avez-vous vous déjà eu l’impression d’avoir la tête broyée dans un rouleau compresseur ? Le spectateur masochiste aime se faire fouetter.
Progressivement on mesure la folie de Sylvain Creuzevault. Adapter Petrolio de Pasolini ? Autant s’attaquer à Rimbaud, imaginez le Bateau ivre sur scène ! Magma de notes croulant sous les mythes, les visions, les coïncidences et les mystères, le roman inachevé a été retrouvé en 1975 après que l’auteur ait été assassiné sur un terrain vague de Rome, dans des circonstances qu’on n’a jamais vraiment élucidées. L’œuvre trouée, codée, cryptée est à la fois ancrée dans l’Italie des années soixante et soixante-dix, et dans la Bible, la psychanalyse, Dante et Sade. Elle se présente sous forme d’une enquête policière, qui viserait non pas tant à trouver les coupables qu’à découvrir leurs mobiles. La pseudo enquête de Pasolini sur le meurtre du patron du consortium pétrolier ENI en 1962 met en lumière les liens entre la Démocratie Chrétienne, les groupuscules extrémistes, les multinationales de la chimie, et les dirigeants des pays pétroliers. Elle tisse une cartographie de forces occultes qui manipulent la société et détiennent le pouvoir réel. On a l’impression que l’auteur veut écrire le livre des livres, tout brasser, tout embrasser du monde extérieur et intérieur, jeter son corps tout entier dans la lutte politique et la sexualité car Pétrole est aussi l’histoire d’un homme divisé en deux, Carlo Valetti, (Sebastien Lefevre), tandis qu’une partie de lui gravit les échelons du pouvoir, l’autre se fait enculer sur des terrains vagues par des ouvriers prostitués. Atroce vérité, la démocratie chrétienne, vendue aux multinationales, enfante le fasciste selon Pasolini et nous rend tous schizoïdes, à l’image du président Schreber, célèbre cas du docteur Freud que Pasolini avait lu.
Sylvain Creuzevault réussit à tenir les deux fils de la prédation sexuelle et pétrolière, dans le chaudron incandescent d’un roman en train de s’écrire qui n’a ni début, ni fin. « Comme je descendais des fleuves impassibles », sa mise en scène avance dans le noir, emportée par les flots, elle renverse les codes théâtraux habituels comme Pétrolio les codes littéraires, d’où l’aspect transgressif, novateur du poème pasolinien et du spectacle Pétrole. Seul le cinéma pouvait restituer le flux de la pensée de l’écrivain, ses sensations et observations au jour le jour couchées sur la page blanche, à coup de montage cut, de gros plans, de contre plongé. Le voyage mène le spectateur vers des visions hallucinées et déroutantes dans une esthétique du fragment, où les éléments naturels, les visages sont diffractés et les lumières tremblées, comme si l’environnement était une projection de l’état mental du poète, un rêve. Une multitude de personnages apparaissent dans la première partie qui a quelque chose de Salo comme représentation d’une sorte de cannibalisme ; les lèvres gonflées comme des vulves, pérorent, dévorent, aspirent au dernier stade de la consommation absolue, c’est presque la merde que l’on mange à Salò « Il Merda ». On y voit un apprenti cannibale angélique Carlo Valetti I être initié aux arcanes de la chiennerie par sa tigresse de mère assoiffée de pouvoir. La seconde partie, plus théâtrale, croise séquences au plateau et vidéo sur un décor métaphysique, vide, desséché où deux rachitiques arbustes se font la niquent, un décor à la Beckett qui n’attendrait plus Godot pour jouir sans entraves. On se croirait dans le monde de Soleil Vert, film de Richard Fleischer quand la végétation a presque disparu, la terre est devenue stérile, la lumière s’est affaiblit et les saisons n’existent plus. Tout est jaunasse, maladif, et le spectateur voyeur regarde par le trou de la serrure des scènes dignes du septième cercle de l’enfer de Dante quand, sur une lande brûlante, les sodomites sont condamnés à courir dans le désert et les usuriers, forcés de s’asseoir sur les flammes.
Le discours d’Eugenio Cefis (Troyat dans la pièce joué par Sharif Andoura), nouveau président de la firme Montedison, en 1972, que Pasolini a voulu inclure dans Petrolio,intitulé La mia patria si chiama multinationale (Ma patrie s’appelle multinationale) est une séquence d’anthologie. L’orateur est entouré d’une mafia gloutonne qui avale tout, se masturbe collectivement, dépèce, régurgite à l’infini autour d’une table dans les vapeurs sépia d’une lumière rase. Rires démoniaques, gloussements, soubresauts, la marmite est vraiment flippante. Quand il ne participe pas à la bacchanale berlusconienne Carlo Valetti II nous rejoue l’allégorie du maitre et de l’esclave et, sur une décharge en périphérie urbaine, se fait mettre par une vingtaine de ragazzi prolos. Le bourgeois dominant ne rêve que d’une chose, être humilié par la classe sociale dominée. On ne peut qu’admirer la performance des acteurs, munis de pénis en plastique, grotesques et décalés, à qui Sylvain Creuzevault a dû demander d’accélérer sans cesse comme des allégories fantasmées qui s’entrechoquent. Au final, la boucle est bouclée, le membre pompe à l’insigne du lion à six pattes éjacule à l’infini l’or noir qui se répand sur le sol rêche.
Et l’auteur dans tout ça ? il est omniprésent, porté par différents personnages féminins qui assurent la narration en continu face public, (Pauline Bélier, Boutaïna El Fekkak, Anne Lise Heimburger). Pétroleest aussi et c’est le plus touchant, une fable sur l’art de créer où un narrateur explique in fine qu’il a failli rassembler les deux Carlo puis les a cassés en mille morceaux, échouant à donner forme à l’expérience vécue. Tout ce qui prend forme fige la réalité ; l’écrivain pose alors son stylo et se dirige vers la mer pour se suicider.
Sylvain Creuzevault recourt un peu trop systématiquement aux mêmes effets, la vidéo notamment ; submergés d’informations, on décroche par moment mais on est scié par la radicalité, la virtuosité et l’intelligence du geste artistique. Il ressuscite un poète réduit au silence, un créateur total de la trempe d’un Michel Ange ou Leonard de Vinci.
Aujourd’hui des autocrates décomplexés sont à l’affût du maximum de chaos, les seigneurs de la tech semblent déjà investir un autre monde, où l’Intelligence Artificielle s’avère incontrôlable… Aucun doute, Pasolini avait vu juste, dans un refoulement total du sacré, l’heure des prédateurs a sonné. Il faut donc aller voir Pétrole !

Pétrole d’après Pier Paolo Pasolini, création collective, texte français René de Ceccatty
Adaptation et mise en scène : Sylvain Creuzevault
Scénographie : Jean-Baptiste Bellon Valentine Lê,
Lumière : Vyara Stefanova
Musique : Pierre-Yves Macé
Son : Loïc Waridel
Vidéo : Simon Anquetil
Costumes : Constant Chiassai-Polin
Maquillage, perruques : Mityl Brimeur
Masques : Loïc Nébréda
© Jean Louis Fernandez
Avec : Sébastien Lefebvre, Arthur Igual, Gabriel Dahmani, Pauline Bélier, Anne-Lise Heimburger, Sharif Andoura, Boutaïna El Fekkak, Pierre-Félix Gravière.
Durée : 3h30 avec entracte
Du 25 novembre au 21 décembre 2025
du mardi au samedi 19h30, le dimanche 15h
À L’Odéon-Théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon
75006 Paris
Réservations : Tél : 01 44 85 40 40,
Tournée :
Du 24 au 27 février, comédie de Saint Etienne
20 et 21 mai, comédie de Reims
Du 3 au 5 juin, théâtre de Vidy-Lausanne

