On pourrait croire que c’est une histoire de chiffres : 11 représentantes du comité d’usine ont 1 heure pour décider de l’avenir de 200 ouvrières auxquelles les « costards-cravates » ont proposé, par le biais de leur porte-parole, au bout de près de 4 heures d’entrevue, de réduire leur pause de 7 minutes.
Beaucoup de chiffres, donc, pour une question simple : les 11 élues du comité d’usine de Picard et Roche sont-elles prêtes à accepter au nom de toutes de déduire simplement de moitié leur coupure quotidienne afin de garder leur emploi alors que les usines ferment alentours ou délocalisent ? La réponse ne fait pas un pli et le vote semble acquis en dépit des tergiversations de Blanche annonçant la nouvelle à ses camarades, ses sœurs de galère. Et pourtant, le doute s’installe, de la même manière que celui émis par juré n° 8 dans 12 hommes en colère.
A partir de ce simple pitch s’inspirant de la dure réalité que le monde ouvrier a connu ces dernières années, notamment l’usine Lejaby en 2012 qui a particulièrement servi d’inspiration à Stefano Massini, l’auteur italien a écrit avec 7 minutes (comité d’usine) une pièce de théâtre haletante, qui a fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2017, mais n’avait été jouée qu’une seule fois en France (en l’occurrence dans la mise en scène bi-frontale de Maëlle Poésy au Vieux-Colombier en 2021), avant que la compagnie du Berger, en résidence au centre culturel Jacques Tati d’Amiens depuis de nombreuses années, s’en ressaisisse. La mise en scène dynamique d’Olivier Mellor, servie par des interprètes gouailleuses et frondeuses à souhait, est rythmée par de la musique live, jouée par des musiciens dissimulés derrière un mur de cartons figurant la séparation de l’espace clos du comité d’usine et réservant une jolie idée scénographique finale. Si les moments choisis par ces interventions musicales ne relèvent de l’évidence tout de suite, il nous semble que le metteur en scène a peut-être voulu personnifier par ces hommes qui resteront invisibles la présence des « costards-cravates » attendant, tapis dans leur salle de réunion restant hors champ, le verdict qu’ils ont eux-mêmes provoqué et occupant partiellement et inopinément l’espace sonore de discussion des femmes, marquant ainsi à la fois une désynchronisation des espaces et une pression du pouvoir capitaliste et masculin omniprésente.
Les femmes, elles, occupent tout l’espace : le plateau, la passerelle supérieure au-dessus des spectateurs et même l’escalier des gradins. Elles se déplacent beaucoup, gesticulent de manière coordonnée et millimétrée dans leur confinement imposé et qui semble pouvoir exploser chaque seconde, à l’exception du moment de grâce quand elles entonnent en chœur la triste mélodie de La chanson d’Hélène associée au film Les choses de la vie de Claude Sautet et chantée par Romy Schneider. Si le choix de cette chanson ne relève pas lui non plus de l’évidence par rapport à la thématique de la pièce, les comédiennes font preuve d’une remarquable qualité de technique vocale et d’écoute mutuelle, ce qui est peut-être ce à quoi voulait aboutir Olivier Mellor pour montrer la sororité qui les unit, en dépit de leurs divergences et des intérêts individuels qui dominent, provoquant même des réflexes nauséabonds (racisme, jeunisme…).
Ce qui est en outre particulièrement remarquable dans cette mise en scène c’est qu’elle parvient à donner du sens à l’une des phrases clefs de la pièce : « Lisez » (que l’on pourrait transposer en voyez ou regardez) « pas seulement ce qui est écrit, lisez » (ou donc voyez) « ce qui n’est pas écrit ». Ce qui n’est pas écrit ce sont les 600 heures de travail gratuit chaque mois pour les repreneurs de l’usine. « On ne leur fait jamais gagner assez d’argent » s’écriait Vincent Lindon dans En guerre (2018) de Stéphane Brizé. C’est ce que Blanche essaie de démontrer à ses collègues prêtes pour des raisons différentes au sacrifice de leur acquis social ; un renoncement permettant un gain correspondant à l’embauche de vingt salariées, mais sans aucune promesse pour l’avenir. Le texte parfaitement relayé par sa mise au plateau propose donc d’apprendre à décoder un double discours dans une adresse qui est évidemment faite au public. Car il est impossible de ne pas se demander dix fois tout au long de ce huis-clos quel vote nous aurions donné, comment nous aurions reçu et été ou non éclairées par les interrogations de Blanche, au prénom dont la symbolique n’échappera à personne, et qui n’est pas si éloignée, en dépit du rapprochement pouvant paraître hardi, de celle des Dialogues des carmélites. Des femmes soucieuses de leur dignité et habitées par une nécessaire solidarité. Tandis que la seconde se solidarise dans l’épreuve et le renoncement sacrificiel, la porte-parole de l’usine remet en cause la tyrannie de la majorité. Quand elle finit par laisser leur responsabilité à ses camarades, elle nous implique en passant dans nos rangs, comme si nous étions les 200 ouvrières dont le sort est entre les mains de leurs représentantes. Mais Olivier Mellor ne laisse pas ses spectateurs-citoyens s’en tirer aussi facilement, car une urne les attend à l’issue de chaque représentation de 7 minutes (comité d’usine) avec deux bulletins, tandis qu’ils quittent la salle, pétris de doute sur le choix de Sophie, la dernière à pouvoir faire basculer l’égalité parfaite entre les deux camps, lors de la dernière seconde de la pièce…

7 minutes (comité d’usine), de Stefano Massini
Mise en scène : Olivier Mellor
Musique originale : Séverin Toskano Jeanniard
Lumière : Olivier Mellor son Séverin Toskano Jeanniard
Scénographie : Olivier Mellor, François Decayeux, Séverin Toskano Jeanniard, Louis Noble
Photos, vidéo-documentaire : Alexandre Tourte
Avec : Marie Laure Boggio, Delphine Chatelin, Marie-Béatrice Dardenne,
Valérie Decobert, Karine Dedeurwaerder, Aurélie Longuein, Valentine Loquet, Sophie Matel, Elsie Mencaraglia, Emmanuelle Monteil, Fanny Soler
Et les musiciens : François Decayeux (guitare, trombone, percussions), Séverin Toskano Jeanniard (basse, sax alto, progs), Olivier Mellor (guitare, sax alto, kaoss, percussions), Louis Noble (guitare, sax ténor)
Vu au Centre culturel Jacques Tati à Amiens
Durée : 1h35
Tournée : Théâtre de l’Épée de Bois / Cartoucherie (Vincennes) du 11 au 28 juin 2026 ; puis en 2026-2027 à Amiens, Abbeville, Hirson, Lille, Beauvais, Roubaix, Moreuil, Plestin-les-Grèves
Théâtre de l’Épée de Bois
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Billetterie : 01 48 39 74
www.epeedebois.com

