Vie et destin, le roman de l’écrivain soviétique Vassili Grossman, achevé en 1962 et censuré par le régime n’est publié qu’en 1980 en occident et ne paraîtra en URSS qu’en 1989. Fresque monumentale dont le point nodal est la bataille de Stalingrad, c’est une condamnation sans appel des totalitarismes qui renvoie ici dos à dos l’idéologie nazi et soviétique, la logique de terreur hitlérienne et stalinienne, marquée par l’antisémitisme et la volonté d’éradication du judaïsme. Deux régimes oppressifs où le mensonge devient vérité, la vérité mensonge, où ne prévaut que la langue d’Esope dans un contexte de répression absolue qui oblitère l’individu au profit de la masse et du politique. Roman de la défaite des individus broyés par ces deux idéologies mortifères, de ceux qui, fidèles, l’ont servi et cru en lui jusqu’au mensonge, de ceux qui l’ont combattu pour la vérité et la liberté. Morts, déportations, relégations ou soumission, abdication, compromission, délation. Roman de destins individuels pris dans les rets de l’Histoire et de son chaos jusqu’à l’irreprésentable, les chambres à gaz, c’est une œuvre indispensable pour la compréhension du monde et de sa part la plus sombre, son inhumanité. Et l’on se dit, au regard de notre actualité bouleversée, que rien ne semble avoir changé, tout recommence.

Il faut du cran pour s’atteler à ce livre monstre, ce livre-monde où l’action, les lieux et la temporalité sont morcelés, técelles d’une vaste mosaïque romanesque et historique où les destins individuels et collectifs se croisent. Et se pose la question inévitable de son adaptation à priori impossible se dit-on et de sa mise en scène tout autant périlleuse. Brigitte Jacques-Wajeman opte, et cela est très malin, pour ce que Vitez en son temps initia, une mise en espace de l’écriture (Catherine pour mémoire, d’après Les cloches de Bâle d’Aragon). Du roman elle extrait et se concentre sur la problématique de la soumission, volontaire ou contrainte et son envers, la résistance. La mécanique totalitaire implacable qui mène à l’aveuglement de l’individu, à la perte de tout jugement, cette servitude volontaire théorisée en son temps par de La Boétie. Et ce moment de bascule, l’épiphanie d’une liberté possible qui oblige à choisir son destin au risque de la contradiction.

Sur un plateau nu avec pour unique décor une table autour de laquelle les 9 comédiens s’emparent chacun leur tour du livre de Vassili Grossman, tout partant de lui et revenant à lui, amorce et fil conducteur de scènes qui privilégient – pas d’autre choix, l’écriture romanesque étant par essence performative – le récit et le monologue plus que l’action et le dialogue. Un dialogue ou le « il » fait office de « je ». Et le jeu lui-même est à minima, plus évocation, esquisse qu’incarnation ce qui n’empêche nullement parfois l’émotion abrupte. On ne peut évidemment rester insensible à la dernière lettre d’une mère juive partant vers le ghetto et n’ignorant rien de ce qui l’attend. Ou de cette entrée de Sophia Levinton dans les douches précédent la chambre à gaz qui soudain, serrant un enfant inconnu d’elle se sent mère, elle qui n’eut jamais d’enfant. Mais pourquoi diantre, après la lecture de la lettre (coupée dans son ensemble) et qui sidère la salle, faire annoncer aussitôt par la comédienne « on ferait bien une petite pause ? » sifflant sèchement un entracte et dénonçant de fait l’artificialité de cette ébauche de mise en scène et d’incarnation qui n’est qu’une mise en espace, une lecture performative. Et la réitération de ce procédé vitezien, de scènes en scènes, aussi judicieuse et intelligente soit cette option, entraîne parfois, il est vrai, un léger ennui par sa répétition même que ne dissipe pas une seconde partie un peu plus dynamique où même le grotesque s’invite parfois, une volonté de distanciation pas très heureuse, voire en porte-à-faux avec le tragique qui est énoncé. La veulerie de certains et leur opportunisme, aussi salopards soient-ils, ne méritaient pas un traitement aussi caricatural, eux même, pour qui a lu l’ouvrage de Vassili Grossman et comprend le dessein de Brigitte Jacques-Wajeman, étant d’une certaine façon soumis et victime de cette soumission aveugle.

Mais la réussite de cette adaptation scénique qui se veut modeste dans sa mise et par les moyens entrepris, réside dans le choix de sa thématique, fil rouge tendu et tenu de bout en bout, celui de la soumission de l’individu, des mécanismes qui l’entraîne à sa perte morale et des questions qu’elles posent incidemment aujourd’hui. Pas seulement sur Poutine, l’U.R.S.S dénoncée par Vassili Grossman a tout de la Russie d’aujourd’hui. Mais aussi sur cet cette aveuglement incompréhensible, veut-on croire, d’une humanité en perte de de repère, un changement civilisationnel et réactionnaire tenté par l’autoritarisme que Trump et le mouvement MAGA représente aujourd’hui et qui essaime insidieusement dans nos démocraties. La Russie dit Tchekhov, et repris par Vassili Grossman, n’a jamais vu la démocratie. Les nôtres tremblent sous les coups de boutoirs de la réaction. La littérature et le théâtre sont des actes de résistances ce que n’ignore pas Brigitte Jacques-Wajeman. On comprend dès lors cette mise à nu du roman de Vassili Grossman, la thématique choisie, cette volonté de se dépouiller de tout appareil dramaturgique, de toutes scories qui occulteraient la profondeur d’une réflexion politique tout à la fois contemporaine de son temps et visionnaire. Ce qui se joue dans cette mise en espace du livre de Vassili Grossmann n’est ni plus ni moins sans doute que l’inquiétude qui taraude Brigitte Jacques-Wajeman. Si ce n’est la nôtre.

Vie et destin, liberté et soumission, d’après Vassili Grossman

Traduction : Alexis Berelowitch et Anne Coldely-Faucart

Conception et mise en scène : Brigitte Jacques-Wajeman

Collaborateur artistique : François Regnault

Lumières : Nicolas Faucheux

Assisté de : Chloé Roger

Scénographie : Brigitte Jacques-Wajeman

Assisté de : Chantal de la Coste

Aide à la construction : Franck Lagaroje

Costumes : Chantal de la Coste

Musique et sons : Stéphanie Gilbert

Maquillage et coiffure : Catherine Saint-Sever

Avec : Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Thimothée Lepeltier, Pierre-Stéfan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos, Thibault Perrenoud

Photo © Gilles le Mao

Du 8 au 27 janvier à 19h30, le dimanche à 15h

Relâche le samedi

Durée 3h30 avec entracte

Théâtre des Abbesses

31 rue des abbesses

75018 Paris

Réservation : 01 42 74 22 77

www.theatredelaville-paris.com