« Quelle splendeur vocale dans tant de laideur visuelle ». C’est l’une des dernières petites notes griffonnées dans notre carnet le soir de première à la fin du dernier Acte de Siegfried à l’Opéra Bastille. Mais ce serait résumer par trop rapidement le troisième opus de cette nouvelle production de la Tétralogie du Ring, dont le premier, L’Or du Rhin avait tant exaspéré les critiques, que le deuxième (La Walkyrie) avait suscité une belle surprise tant le plateau vocal était d’une perfection intégrale. La présente distribution reste de très haut niveau, et même exceptionnelle s’agissant du rôle-titre confié à Andreas Shager. Alors qu’il chante Siegfried depuis ses débuts ou presque et que l’exigence de ce rôle pourrait en terrasser plus d’un, tant sur l’étendue d’une carrière que sur celle de chaque représentation à assurer, le ténor autrichien est tout simplement époustouflant. Et pourtant, le metteur en scène Calixto Bieito ne lui facilite pas la tâche. Nous y reviendrons. Le duo final, ayant donné lieu à la petite note susmentionnée, avec Tamara Wilson, déjà unanimement louangée dans La Walkyrie, est sublime. La soprane américaine irradie à nouveau la scène de Bastille avec une aisance joyeuse manifeste, une fois réveillée de son profond sommeil et désarmée. Derek Welton est un remarquable Wanderer, avec de beaux graves et délicieux legato, il en impose même physiquement le crâne rasé et la gestuelle dominatrice et altière, dans son manteau au large col de fourrure, même une fois déchu. Le Mime de Gerhard Siegel nous a semblé en retrait dans la première scène du premier Acte, manquant un peu de projection, mais tout à fait convaincant par la suite, même si là encore nous avons des interrogations sur les chausse-trappes scénographiques et de direction d’acteur auxquelles le ténor est contraint, comme nous le verrons. Le baryton Brian Mulligan campe avec contrôle un Alberich froid et cynique, notamment quand il se fait l’accoucheur de la mère de Siegfried, magnifiquement jouée par l’une des remarquables danseuses figurant des créatures étranges aux visages déformés. Mika Kares fait des prouesses pour chanter Fafner équipé d’un gigantesque collier de boules blanches, qui n’a pas dû être commode dans ses roulades à terre, et affublé d’un large masque animal dont on ne saurait dire s’il s’agit d’un rongeur ou d’autre chose, le sens nous échappant là encore. La contre-alto Marie-Nicole Lemieux est une Erda émouvante et la clarté de son timbre tranche avec l’humiliation que lui fait subir Wotan revenu de son Walhalla et la plaquant presque toute la scène 1 de l’Acte III contre une table, comme dans une scène de violence conjugale, toute déesse qu’elle est, lorsqu’elle l’accuse de parjure, comme l’avait fait sa femme Fricka dans La Walkyrie. Enfin, Ilanah Lobel-Torres chante hors chant sa partition d’oiseau délicat de la forêt, avant de s’envoler littéralement au-dessus du plateau dans un costume jaune canari et perruque rousse qui amuse le public l’espace de quelques secondes, avant l’entracte suivant à la fin de l’Acte II.

Du côté de la fosse, l’orchestre est irréprochable sous la direction sage de Pablo Heras-casado.
Maintenant acquises toutes les qualités essentielles et suffisantes pour justifier le déplacement à Bastille, quid de la lecture de Calixto Bieito et son équipe sur cet épisode de l’aventure du héros tellement cher à Wagner (qu’il a donné son prénom à son propre fils) qu’est le personnage central de Siegfried à cette étape du Ring ?
Côté décor (toujours de Rebecca Ringst), la cohérence avec l’œuvre d’origine est sans doute la plus proche possible, puisqu’elle se déroule essentiellement dans une forêt. Mais si forêt il y a, elle est en mode upside down. Ce qui annonce la suite et surtout la surprise du troisième Acte. Le metteur en scène semble avoir voulu jouer avec les contraires, ce qui n’est pas insensé puisque Siegfried marque la transition entre le monde dominé par les Dieux et celui réapproprié par les hommes. Les arbres qui respectent leur verticalité consubstantielle à leur nature ont cependant la tête renversée avec leurs troncs miraculeusement suspendus aux cieux, et d’autres, en l’occurrence deux, semblent prêts à foncer comme des bolides ou des lances à l’horizontale, côté jardin et côté cour, comme pour transpercer l’ennemi, même si on ne saurait dire lequel, ou avec qui ils sont véritablement alliés. Les arbres métaphores de l’épée que Le Voyageur reconstituant à grand renfort de scotch en rouleau pour rassembler les morceaux brisés en une arme censée tuer le dragon gardien de l’anneau ? Des vidéos sur les feuillages, qui bruissent comme de vrais arbres lors de leurs descentes et remontées, sont projetées au premier Acte (surtout), créant des effets colorés propres aux étrangetés des sous-bois selon les heures ou dues à des radiations post accident nucléaire tel que le suggérait la mise en scène de la Walkyrie, ou encore préparant l’arrivée des extra-terrestres, puisqu’une gigantesque tête de métal, se balançant au bout d’un immense levier, transperce d’abord la scène et la salle de ses deux yeux lumineux. Cette figure que l’on comprend être l’antre ou le leurre du dragon Fafner ne semble pas apporter grand-chose à part une démonstration d’une prouesse technique sur le plateau de Bastille qui en a vu de plus réussies. Mais c’est surtout la fin qui interroge. De forge et de feu, il n’y a guère. L’armure de Brünnhilde n’est pas brisée par Siegfried, mais figurée par un bloc de glace qu’il met en morceaux au moyen de l’épée, ce qui prépare la chambre froide XXL dans laquelle sa belle est enfermée, et même figée, surgissant du fond du plateau et à plusieurs mètres du sol. Cette étrange boîte opaque à la lumière crue où n’apparaissent que des mains collées à la paroi, remplace donc le brasier ; une caverne de glace qui a blanchi le teint et bleui les lèvres de la Walkyrie, que Siegfried va s’efforcer de réchauffer après avoir déchiré, non sans mal, les affreuses parois de plastique, métaphore du déchirement de son hymen sans doute, qui produit un effet visuel d’une assez grande laideur. Le feu remplacé par la glace ou Siegfried se substituant au feu… Pourquoi pas…
Du côté de la direction d’acteurs, il faut avouer que l’on s’est sentie agacée par des déplacements incessants, gestuelles frénétiques et déconcertantes qui nous ont semblé vaines. Si Mime est transformé en junkie, un peu mafieux sur les bords dans son costume vintage, passant son temps à chercher dans une valise à roulettes de quoi se piquer, sniffer et avaler des pilules par dizaines, ce que l’on peut éventuellement accepter au regard du personnage double, manipulateur et destructeur qui est le sien, pourquoi reproduire cette agitation sur le personnage de Siegfried, son fils adoptif qui est son antithèse, ce héros naïf qui ne connaît pas la peur ? En mouvement perpétuel et saccadé, le Siegfried de Calixto Bieito est plus un gamin hyperactif, TDH, réduit à son anxiété que le héros instinctif censé montrer la voie du salut à l’humanité corrompue après avoir été capable de vaincre tous ceux qui lui barraient la route vers le Ring, tout en ne faisant qu’un avec la Nature (la compréhension des vérités cachées du monde acquise après avoir porté à ses lèvres une goutte du sang du dragon et compris le langage de l’oiseau). Il en vient bien à bout après avoir agité en permanence son épée sans interruption dans les branches des arbres, s’être balançé sur un énigmatique objet qui nous a d’abord paru être un bouclier de protection policier et qui s’avérerait être une portière de voiture, dont le sens nous échappe, avoir déchiré ses vêtements, et ceux (ou en tout cas une robe) de sa mère une fois au courant de son existence. Au terme d’une énième traversée du plateau, tout barbouillé de sang, il reste enfin immobile assis, tenant l’Anneau, et un immense soulagement nous saisit, plein d’admiration pour Andreas Schager qui se montre infatigable comme son héros, ne se laissant jamais perturber vocalement par cette surexcitation qui reprend dès la scène suivante, mais plus crédible dans sa fébrilité sexuelle nouvelle qui le dévore en même temps qu’il apprend la peur, après l’avoir longtemps cherchée.
Il faudra attendre maintenant la prochaine saison afin de connaître le fin mot de l’apocalypse de ce nouveau Ring, avec Le Crépuscule des Dieux qui mettra un terme aux 15 heures d’un nouveau regard sur L’Anneau de Nibelung lequel aura été parcouru de moments de pure grâce auditive.
Siegfried de Richard Wagner
Direction musicale : Pablo Heras-Casado
Mise en scène : Calixto Bieito
Décors : Rebecca Ringst
Costumes : Ingo Krügler
Lumières : Michael Bauer
Dramaturgie : Bettina Auer
Vidéo : Sarah Derendinger
Photos : © Herwig Prammer / OnP
Avec : Andreas Schager, Gerhard Siegel, Derek Welton, Brian Mulligan, Tamara Wilson, Mika Kares, Marie-Nicole Lemieux, Ilanah Lobel-Torres
Et l’Orchestre de l’Opéra national de Paris
Jusqu’au 31 janvier 2026 à 18h
Durée : 5h10 (avec 2 entractes)
En allemand (surtitré anglais et français)
Opéra national de Paris (Bastille)
Place de la Bastille
75012 Paris
www.operadeparis.fr
Réservations : 01 40 01 80 54

