1990, une novice franciscaine en retraite vaticanaise mise à la porte de son couvent, erre dans les rues de Rome. Christine désemparée, une crise de foi trois jours avant sa prise de voile, rencontre deux nonnes en goguette. Etranges sœurs qui lui proposent de rentrer ensemble à Paris puisqu’elle doit quitter le Vatican. Entre Rome et La Chapelle notre novice voit ses deux religieuses se défroquer pour apparaître pour ce qu’elles sont, deux hommes, Lukas et Jérôme, militants homosexuels prêt de fonder le Couvent de Paris des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, mouvement queer né à San Francisco en 1979. Choquée puis intriguée Christine décide de suivre ces deux nonnes pour le moins à ses yeux extravagantes, bientôt rejointes par une troisième, Karen, protestante et lesbienne. Ce qu’elle découvre en trois jours c’est que ces trois sœurs sous la cornette, le fard et les paillettes font œuvre de compassion pour ceux que la religion a condamnés. Militantes queers ayant fait vœux de joie, leur performance volontairement haute en couleur dans la communauté gay est une action des plus subversive et radicale pour lutter à leur manière contre la pandémie du SIDA. Information, prévention, accompagnement des malades sont leur credo. La catholique et pieuse Christine trouve là dans le Marais et les lieux interlopes un appel innatendue. Après cette épiphanie reviendra-elle dans son couvent ?
C’est une création qui répond à l’un de vœux d’engagement des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, le droit et le devoir de mémoire. Etonnant de la part de ces jeunes comédienset qui pour notre génération quelque peu oublieuse d’un passé encore récent ayant connu de près et de plein fouet cette tragédie à l’aube des années 90 est des plus réconfortant. Qu’ils en soient remercié pour cela. D’ailleurs les sœurs elles-mêmes ne s’y sont pas trompées qui ont invitées l’autrice et la metteuse en scène à les accompagner deux ans durant, une immersion discrète mais qui sur le plateau donne toute sa profondeur en évitant les tristes clichés. C’est une fiction, fort bien écrite et sans trop de didactisme, mais qui empruntant à une réalité lui donne son côté quasi-documentaire, soulevant un pan important d’un mouvement trop souvent considéré à l’aune de son extravagance. Heureuse initiative par ailleurs d’avoir en incise inclus, motif dans le motif, le témoigne de Krypton, catholique, ancien séminariste, ayant rejoint le Couvent de Paris et Garde-Cuisse, ceux-ci ayant pour fonction la sécurité des sœurs lors de leurs actions. Il est le lien entre cette création et sa source, lui donnant une tangibilité effective. Cette création qui se veut uchronie est un témoignage précieux, voire indispensable, qui n’occulte en rien le deuil collectif et sa violence qui sous-tend la création de ce couvent militant, frappant une communauté vouée aux gémonies par cette pandémie, ce « cancer gay » ainsi nommé à l’époque qui excluait de la société les malades qui en étaient atteint. Une discrimination insoutenable.
Sur ce plateau nu et blanc, virginal pourrait-on dire, trois prie-Dieu et une malle pour tout décor, l’excentricité crâne dissimule à peine la douleur, la tragédie intime qui frappe chacune des sœurs et qui les décide à engager le combat, entrer en résistance. Entre punch-line définitives, cet humour décapant, cette autodérision queer à nulle autre pareille, et réflexions sur la foi, la charité et l’empathie, la spiritualité sinon le sacré se niche aussi dans les toilettes des lieux de drague. Le frottement entre l’engagement religieux, le sérieux interrogatif de Christine et celui profane des sœurs qui emprunte pourtant aux mêmes codes fait de joyeuses étincelles, de fines escarmouches où la question de l’engagement, laïque ou religieux, se pose et fait débat devant l’urgence d’une situation tragique. Ce n’est pas pour Christine un chemin de croix mais plutôt une révélation dans la joie. Et c’est bien cette joie, voire cette folie, qui traverse cette création, une joie qui fait front et feu de tout bois. Les acteurs ont visiblement fait vœux d’un véritable engagement à défendre ce projet que l’on peut considérer comme militant et cela se voit. Ils ont une énergie, une jubilation mâtinée de gravité et l’émotion affleure souvent qu’une réplique assassine, question de pudeur, étouffe très vite. Un rythme qui ne faiblit pas, une théâtralité assumé – tout se fait et défait à vue –, une mise en scène sans esbrouffe pour ne pas étouffer un sujet sensible ainsi mis à nu. Sons de cloches et tube des années 90 se répondent pour une plongée immersive dans une époque pas si lointaine. Et surtout une vision juste qui ne tombe pas dans la caricature ce que ne sont pas ces activistes où la performance drag, cette visibilité augmentée, agit avant tout comme une déflagration. Et puis cette belle idée d’inviter les sœurs du Couvent de Paris, lesquelles nous accueillent comme elles savent si bien le faire et, invitées au salut, nous rappellent que cette fiction ancrée dans la réalité n’obère nullement cette réalité violente d’un combat contre une pandémie qui continue à bas-bruit. On meurt encore, aujourd’hui, du SIDA.

Lost in Vatican de Lilas Roy
Mise en scène : Alice Etienne
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène : Elsa Provansal
Comédien.nes : Clarisse Chatillon, Alice Etienne, Amélie Husson, Martin Nadal, Jeanne Ros
Costumes : Antoine Réjasse
Scénographie : Anaïs Brancaz
Création sonore : Anna Rohmer
Création lumière : Mona Marzaq
Guide vocal : Luna Krypton
Conception graphique, feuille de messe : Aron Wouters
photo : © Noémie Garbous
Avec l’aimable bénédiction des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence du Couvent de Paris
Vu au Théâtre de l’Etoile du Nord, paris 18ème, le 12 janvier 2025
Tournée :
Du 28 janvier au 1er février au Lavoir Moderne Parisien, Paris 18ème
Du 6 au 12 mai au Théâtre de la Reine Blanche, Paris 18ème

