Carole Poulain chante la goualante des amours mortes, les passions vives, ces amours toujours tragiques que chantèrent Bruant, Damia, Marie Dubas, Piaf et consœurs et confrères. Et plus près de nous, Trenet ou Barbara. Point d’imitation mais une réelle composition dramatique qui la voit s’emparer et sans peur de la comparaison d’un répertoire réaliste qui résiste au temps, aux modes qui toujours se démodent. Parce que les histoire d’A. qu’elles finissent bien ou mal, chantées ou braillées, restent un antidote au poison de nos existences chaotiques qui voit nos amours après l’embrasement se déliter. Carole Poulain, divette en fourreau corseté de satin noir, a le mordant et l’accent canaille, un air de nonchalance aussi, de celle qui en a tant vue, tant traversée et qui sait de quoi elle cause, en héritière affirmée des pierreuses, goualeuses et diseuses qui n’auraient pas dit leur dernier mot. Elle compose aussi, s’accompagnant au piano pour chanter les amours du quatrième âge qui ne demande désormais qu’à être baisées sans façon, le mot et la chose ne s’embarrassant plus de métaphores ici, privilège de la vieillesse. Tu ne sais pas aimer, La rue St Vincent, Mon légionnaire, l’accordéoniste … d’autres encore dont la moins bien moins connue Java de cézigue crée par la môme Piaf, qui ne manquait pas d’humour non plus, compose son répertoire, éventail de passions fusionnelles ou contrariées, qu’elle défend avec jubilation, gourmandise et un talent certain. On a beau connaître par cœur ces rengaines qui n’en sont pas, parce qu’elles sont avant tout poèmes, une poésie populaire astringente ayant traversée le temps, on est encore saisi de l’acuité de ce qui se chante et fait écho aux combats d’aujourd’hui, la violence des hommes, la douleur des femmes, l’amour sans jamais de consentement. Autre temps, autre mœurs se dit-on, mais se dessinait-là, en creux, des débats à venir où la femme serait enfin l’avenir de l’homme. Au Lapin Agile, dernier cabaret montmartrois resté dans son jus pur, les murs patinés par les souvenirs de ceux qui passèrent ici, chanteurs et chansonniers, lieu mythique sauvé de la fièvre immobilière par Bruant lui-même, Carole Poulain officie régulièrement, quand elle n’est pas invitée, infidèle à ce lieux où elle revient souvent, dans d’autres endroits interlopes qui n’ont pas oubliés leurs racines et son histoire (La Barbichette par exemple, un peu plus bas dans Montmartre, installée depuis deux ans à La machine, dans les entrailles du Moulin Rouge et animé tambour battant par l’atrabilaire monsieur K). Ce soir au Lapin Agile elle n’était pas seule, partageant l’absence de scène, invitée par elle, avec Yaël Rasooly, chanteuse et marionnettiste, dont nous avons déjà parlé dans ce même site ( https://unfauteuilpourlorchestre.com/edith-et-moi-creation-et-interpretation-de-yael-rasooly-a-la-23e-edition-du-festival-mondial-des-theatres-de-marionnettes-de-charleville-mezieres/).Yaël Rasooly et sa marionnette, Piaf, qui reçoit de cette dernière, coach ne laissant rien passer, une leçon de chant vériste aussi drôle qu’émouvante sur l’hymne à l’amour et La foule, bientôt repris par la salle entière. Mais cette soprano qui sait tout faire, chantant aussi bien en anglais qu’en yiddish, touche au cœur par un répertoire jazzy d’une mélancolie rugueuse. En duo avec Carole Poulain (Que reste-il de nos amours ? ou bien encore A quoi ça sert l’amour) il y entre ces deux chanteuses une jolie complicité artistique à défendre ce répertoire singulier qui trahit également une réelle amitié entre ces deux.  Et que serait l’âme de ces chansons sans l’accompagnement du piano du pauvre, dit aussi à bretelles, celui de François Parisi. Cul et chemise avec son instrument, comme le dit la chanson, il se fait aussi discret mais de chaque chanson donne le ton, le la comminatoire. Il flottait dans l’air et dans la minuscule salle du Lapin Agile non point de la nostalgie mais par la grâce de ces trois-là, Carole Poulain, Yaël Rasooly et François Parisi, une ambiance de café-concert, de cabaret qui affirmait simplement, naturellement, sans esbrouffe et discussion, sa pérennité.

Les mots d’amour

Avec Carole Poulain, Yaël Rasooly, François Parisi

photo : © 1/ Orsochat 2/ Tom Tom

Spectacle vu le 3 décembre 2025

Le Lapin Agile

2, rue des Saules

75018 Paris

Réservations : 01 46 06 85 87

info@au-lapin-agile.com

Tournée :

Carole Poulain chante Barbara, Dîner-concert, Darvoy, salle des fête, 24/01/26

Antidote (avec Denis Lavant), Théâtre Victor Hugo, Bagneux, 08/02/26

Hommage à Barbara,avec Sanja Bizjak au piano : Lapin Agile, Paris, 18/03/26

Yaël Rasooly, Edith et moi : 21 & 22 janvier, Le Manège, Reims