C’est à l’initiative de la Comédie-Française  qu’Emma Dante met en scène les femmes savantes de Molière, œuvre qu’elle n’a pas choisie mais dont la thématique est au centre de ses préoccupations, le patriarcat et la représentation des femmes au centre de la famille, un matriarcat souterrain s’opposant à un patriarcat souverain. Pour qui connaît le travail d’Emma Dante, son épure extrême, on peut être surpris devant ce qui peut paraître une débauche de moyens, toute relative cependant. Un luxe dont elle n’abuse cependant pas, tout entière tendue à démonter les mécanismes de domination masculine et le désir d’émancipation des femmes dans une société où le mariage et les conventions sociales étouffent leurs revendications de liberté. Cependant ce n’est pas la guerre des sexes attendue qu’Emma Dante tente d’extraire ici mais son contraire, une réconciliation, un équilibre où les deux parties en présence après confrontation posent les armes dans le respect des vœux de chacun. Belle utopie. On aurait pu attendre d’Emma Dante, qui respecte le texte, une explosion de la forme. Que nenni, et après un début qui nous fait craindre le pire, passons vite, Emma Dante corsetée par ce texte explicite en vers qui la contraint et qu’elle respecte, c’est à petites touches qui ne manquent pas de génie, d’inventions et de folie qu’elle impose une vision où ces messieurs représentent un ordre archaïque et les femmes un avenir incertain. Rien de réaliste pourtant dans cette mise en scène qui balaie à sa façon les conventions du genre ou du moins les subvertit. C’est d’une malle que l’on extrait les protagonistes masculins, tous empoussiérés, vêture d’époque revisitée, perruque choucroutée, réactivés par la domesticité et qui n’expriment rien d’autre qu’une pensée encalminée dans la morale de son siécle. La modernité de la pensée, le féminisme avant le féminisme, l’interrogation moderne de Molière sur la condition des femmes, est en place d’emblée, sans ambages ; les comédiennes arrivent sur le plateau sans apprêt, jeans et survêtements, portables en poche (qui sonnent incongrument) et se crêpent ferme le chignon sur les vertus, ou non, du mariage et de la nécessité de s’en affranchir. A peine quelques accessoires, une perruque posée de guingois, on sent l’urgence de la situation et la crise ouverte dans la maisonnée. Ainsi Emma Dante met en avant une continuité dans la pensée féminine, nouant le passé au présent, affirmant d’emblée une question toujours active et toujours contemporaine. Ce n’est que progressivement que les comédiennes construiront leur rôle, entreront de plein pied dans cette famille dysfonctionnelle imposée par Molière, par l’ajout progressif de leur costume. Il y a là une double contamination, où le personnage et sa pensée semblent être comme nourris par l’expérience hors plateau des comédiennes. Et/ou inversement. Le théâtre ne pouvant se nourrir que d’une réalité. Et ce n’est pas Molière qui nous contredirait.

Emma Dante joue des contrastes jusque dans le jeu imposé qui oscille entre bouffonnerie et comédie (sociale), un exercice d’équilibre qui évite à chacun le ridicule et oblige les comédiens à ne pas s’enferrer dans un unique registre qui gâterait le propos de Molière, toujours subtil, et les intentions, parfaitement cohérentes, d’Emma Dante. On devine d’ailleurs chez Emma Dante une certaine tendresse devant ces personnages obtus en lutte, avec eux-mêmes souvent, cherchant en vain jusque la contradiction un équilibre entre leurs aspirations légitimes et un ordre social et familial qu’il faut maintenir malgré tout et même s’il vous empêche. Prenons Philaminte, se pâmant aveuglement jusque la sottise devant un trissotin déclamant l’imbécilité de ses vers (Stéphane Varupenne, impayable de fatuité) mais bouleversante au final dans sa violence devant son mari Chrysale (Laurent stocker, drôlissime en bon bourgeois vite dépassé par les évènements) par la force de son argumentation imparable à vouloir s’émanciper légitimement, où l’éducation ne doit plus être l’apanage des hommes. Elsa Lepoivre, grognant et montrant les dents comme une louve, sème la terreur dans la maison mais sa carapace peut aussi se fendre et c’est à cela que s’attache Emma Dante, ces fragilités que chacun des personnages portent en eux par leurs revendications même. La rivalité entre les deux sœurs, Henriette (Edith Proust) et Armande (Jennifer Decker), l’éthéromanie de Bélise (Aymeline Alix) n’expriment rien moins qu’une aspiration au bonheur sous le vernis du grotesque, expression au final d’une crise profonde que réveille Clitandre (Gaël Kamilindi). Et ces trois comédiennes, chacune à leur manière, sont épatantes. Alors, oui on rit, beaucoup, mais Emma Dante gratte le vernis de cette comédie et met à nu les ressorts pérennes et souterrains d’une oppression masculine qui enferme à leur corps défendant les femmes.

Si la direction d’acteur est ainsi au cordeau, comme toujours avec Emma Dante, surgissent d’autres idées de la plus belle eau, inattendues. Les costumes ont une extravagance pop, les perruques se font meringue, les livres sont des jardin que l’on arrose, les tapisseries se couvrent de fleurs en bouquet. Les canapés, symbole bourgeois par excellence, mobiles, avalent ou recrachent les personnages. Et la maison se referme lentement sur elle-même, enclos les personnages dans un espace de plus en plus étroit jusqu’à la résolution de la crise qui les voit être entassés dans un joyeux brouhaha sans avoir conscience de cet enfermement. Rien donc ne semble résolu qui se perpétue conclue Emma Dante. Laquelle n’oublie jamais la théâtralité qu’elle dénonce volontairement par la poésie et l’artifice. Et puis les comédiens du Français ont ce génie ici de ne pas craindre le ridicule mais de lui apporter une étincelle d’humanité.

Les femmes savantes, de Molière

Mise en scène : Emma Dante

Scénographie et costumes : Vanessa Sannino

Lumières : Christian Zucaro

Collaboration artistique : Rémi Boissy

Assistanat à la scénographie : Ninon Le Chevalier

Assistanat aux costumes : Marion Duvinage

Avec la troupe de la Comédie-Française : Eric Génovèse, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Stéphane Varupenne, Jennifer Decker, Gaël Kamilindi, Sefa Yeboah, Edith Proust, Aymeline Alix, Charlotte Van Bervesselès

Et : Diego Andres, Hyppolyte Orillard, Alessandro Sanna, Sabino Civilleri

photo : © Christophe Reynaud de Lage

Du 14 janvier au 1er mars 2026

Du mercredi au samedi à 20h30

Dimanche à 15h

Théâtre du Rond-Point

2bis avenue Franklin D. Roosevelt

78008 Paris

Réservation : www.comedie-francaise.fr & www.theatredurondpoint.fr

au cinéma en direct le 1er mars 2026