Thr(o)uh et Skid, un diptyque, deux chorégraphies en miroir de Damien Jalet, inspiré du rituel japonais Onbashira où 16 troncs d’arbres – 16 piliers de 4 temples – chevauchés par des hommes dévalent à toute allure une pente. Une mise en danger que l’on retrouve ici, provoquée par un dispositif scénique singulier qui induit la chorégraphie et oblige les danseurs soumis à la gravité pour l’une et un mouvement aléatoire pour la seconde. Skid où le plateau de 10m2 accuse une pente de 34 degré ne laisse aux danseurs que peu de manœuvre. Un mouvement de Sisyphe où la chute inévitable s’accompagne toujours d’une remontée aléatoire. Entre abandon et résistance, c’est une oscillation constante qui ne laisse aucun repos, l’immobilité même, sinon la suspension du mouvement, reste fragile, est un effort. Tirés inévitablement vers le bas, projetés dans les dessous de la scène avant de réapparaître à la crête du plateau, les corps se disloquent. Ensemble ou séparément, solidaires ou solitaires, rien n’y fait malgré la volonté de s’agripper, s’arcbouter contre la fatalité. Dans ce lâcher-prise inévitable et sa résistance, dans ce point nodal récurrent qui voit naître la suspension du mouvement avant sa reddition, la chute, est toute la virtuosité de cette chorégraphie dont la dernière image, tranchant sèchement avec ce qui précède, influence certaine du butô, bouleverse par sa beauté crépusculaire et son pessimisme radical.

Moins convaincante, même si tout autant spectaculaire que la précédente, est la chorégraphie Thr(o)uh, empêchée ou limitée sans doute par un dispositif scénique qui la contraint et l’oblitère. Sur une tournette un cylindre évidée de 9m de long, 2,40m de large qui bientôt quitte son axe giratoire pour rouler du lointain à l’avant-scène. Ejectés de ce rouleau compressif qu’ils traversent parfois, le chevauchant, accrochés jusqu’au point de bascule au risque de la chute et d’être broyés, les danseurs accomplissent une partition chorégraphique obligatoirement millimétrée où la vigilance est de mise. On retrouve ici comme une signature cette désarticulation des corps, comme se déboitant, de Skid. Seulement cela, sans jeux de mots, tourne très vite à vide, aucune variation n’étant possible ou simplement recherchée autre que cette confrontation. Une répétition par force frustrante et qui devient très vite fastidieuse.
Vie et mort, cycle et destin de nos vies éphémères où tomber 8 fois et se relever 9, proverbe japonais, n’empêche nullement la résistance devant l’inéluctable, sans doute est-ce là ce que Dalien Jalet exprime ici après avoir échappé aux attentats du 13 novembre 2015, devant le bar de La Belle équipe où il se trouvait. Ces deux chorégraphies, qu’on ne peut malgré tout méjuger, ont cette gravité et cette beauté que donne la conscience de la fragilité et de l’éphémère de nos vies contre lequel on ne peut lutter, ou si peu. Mais « rechercher en même temps l’éternel et l‘éphémère », comme l’écrivait Georges Pérec (in Les Revenentes), n’est-ce pas le propre paradoxe de la danse, aussi ?

Onbashira Dyptich, Thr(o)uh / Skid, chorégraphie de Damien Jalet
Skid
Conseil à la chorégraphie : Almillos Arapoglou
Composition musicale : Christian Fennesz, Marihiko Hara
Scénographie : Jim Hodje, Carlos Marques da Cruz
Costumes : Jean-Paul Lespagnard
Lumières : Joaquim Brink
Durée 40mn
Thr(o)uh
Conseil à la chorégraphie : Almillos Arapoglou
Composition musicale : Christian Fennesz
Scénographie : Jim Hodje, Carlos Marques da Cruz
Costumes : Jean-Paul Lespagnard
Lumières : Jan Maertens
Avec le Ballet du grand Théâtre de Genève
Photo : © Grégory Batardon
Jusqu’au 8 mars 2026 à 20h
Le dimanche à 15h
Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt
Place du Châtelet
75004 Paris
Réservation : 01 42 74 22 77

