Dans une forme qui semble travailler la question de l’immersion au théâtre, L’inhabitante, est une plongée dans une lignée de femmes, entretenant à chaque génération un rapport particulier avec le paysage urbain. En entrant en salle, le public découvre un abribus multifonctions, qui par des effets de projection se transforme tantôt en un intérieur, tantôt en boîte de nuit, tantôt en voiture, etc. C’est par cet unique élément scénographique, activé par les comédiennes, que le récit de Denise, Jules, Louison et Keira, nous parvient ; un récit d’une famille de femmes précaires, qui ne sortent pas de cette précarité et sont, chacune à leur manière, concernées par la rue, soit parce qu’elles l’évitent, soit parce qu’elles y vivent, soit parce qu’elles y travaillent.
Denise, par qui on pénètre dans cette traversée familiale, est comme incapable d’habiter quelque part. Sitôt qu’elle emménage, elle parle déjà de faire les cartons, de repartir ailleurs dans un endroit « moins moche ». On la voit arriver dans un petit appartement humide près de la gare SNCF de Lyon Perrache, ne pas s’y habituer sans pouvoir repartir ailleurs (sa situation ne le permet pas). Au fil des clashs avec sa fille, Jules, qui finit par ne plus supporter que sa mère vende petit à petit le mobilier de la maison en vue d’un déménagement qui n’arrivera pas, on comprend que c’est en fait tout un rapport au monde qui est abîmé chez Denise, qui n’a pas l’air de pouvoir habiter, ni un appartement, ni la rue, ni un moment avec des amis, de la famille, ni rien. Un personnage incapable de se saisir de sa vie au présent, traversé par un rapport à la fuite presque pathologique, qui va jusqu’à balancer les cartons par la fenêtre pour « déménager léger ». Même si le spectacle ne peut s’empêcher de venir refermer cette figure énigmatique autour d’explications très concrètes (on finira par comprendre que Denise est en fait terrorisée par un homme qui la suit de maison en maison), cette figure d’une première Inhabitante, a de quoi saisir par son étrangeté. Le public n’a d’abord accès qu’aux symptômes de cette femme, c’est-à-dire, les pulsions irrationnelles motivées par sa blessure (vendre la machine à laver le linge, remplacer le four par un réchaud, etc.), ce qui ouvre un espace de profondeur très large chez le personnage.
La tentation d’être net, d’expliquer, de délimiter l’expérience du public, c’est peut-être ce qu’on pourrait reprocher un peu à cette forme : son aspect explicatif. Dans la suite, on retrouve Jules, qui après avoir quitté le foyer rendu invivable par Denise, erre dans la rue. Jules mendie pour avoir à manger, évite de justesse les prédateurs sexuels qui essaient de l’abuser, finit par rencontrer Suzanne, une travailleuse du sexe dont elle s’éprend un moment – rapidement on comprend que ce à quoi on assiste, c’est à une sorte de chemin initiatique, un chemin finalement assez clair dont on finit par chercher ce qu’il pourrait raconter en creux. Jules, dans la rue, rencontre en réalité des figures plus que de véritables singularités, il y a la figure de la pute, du violeur, du dealer, etc. À ce moment-là, la forme se coince dans une sorte de paradoxe. Alors que tout le projet semble comme zoomer sur la vie de cette jeune fille, ce qui se raconte est étrangement impersonnel, on nous donne à voir surtout la structure d’un parcours de rue plutôt que son intérieur. Et finalement, ce qui s’en dégage c’est un propos un rien attendu qu’on pourrait un peu méchamment résumer par la rue est dure mais on y vit quand même de belles choses. Un tel regard pose question : on sent bien que la forme lutte contre les discours misérabilistes qui essentialisent la pauvreté et le précariat, et en même temps un long moment de fête entre Suzanne et son ami SDF avant de sortir en boîte dépeint des personnages qui d’un coup nous apparaissent défaits de toute âpreté. La simplicité de ces figures stéréotypées (et comment elles sont incarnées par les choix de mise en scène) empêche la fable de se charger de la densité du réel.
Dans un dernier tableau on retrouve Keira (la fille de Jules) et sa cousine Louison. Dans le même quartier, Confluence, les filles sont maintenant devenues uber-eats, et ça ne marche pas très bien, les commandes n’arrivent pas. Plus concret, plus référencé, plus naturaliste aussi dans les choix de mise en scène (les filles parlent avec une langue actuelle, ont des références contemporaines, etc.), ce dernier pan du triptyque fait du bien. Le contenu de l’écran du téléphone de Louison, projeté au plateau, laisse le public accéder aux Tiktoks que la jeune fille scrolle en attendant d’être mobilisée pour une livraison. On y voit notamment une influenceuse qui montre sa nouvelle maison très luxueuse. C’est dans ces détails plus précis que l’on se raconte véritablement le système dans lequel nos vies sont prises, la place de cette jeune fille, qui n’a pas de quoi emménager seule mais qu’on fait rêver à des villas sur son téléphone. Et même temps, ces deux cousines traversent la nuit, pissent entre deux voitures, veillent tard, taguent un mur. On sent avec elles une certaine excitation, un sentiment d’être en vie.
L’inhabitante est une belle tentative théâtrale, qui cherche à parler d’un rapport à la rue finalement assez peu évoqué sur les plateaux. On sent une forme qui essaie d’aborder son sujet sans surplomb, et c’est vraiment très appréciable. Cela dit, l’aspect esthétisant du projet (qu’on retrouve aussi dans la musique d’ambiance diffusée tout le long du spectacle dans les casques dont le public est équipé avant de rentrer en salle) limite un peu sa portée, en convoquant ces figures un peu topiques, qui diluent la parole à l’endroit du général.

L’inhabitante,de Leïla Cassar
Avec David Achour, Jasmine Bouziani, Pauline Coffre, Lorène Menguelti, Juliette Savary
Direction artistique : Maxime Mansion
Scénographie : Amandine Livet
Lumière : Gabrielle Marillier
Vidéo : Nicolas Drouet
Son : Quentin Dumay
Photographe : Nicolas Drouet
Chargé de production : Evrard Anquetil
Du 6 au 17 janvier 2026
Durée : 1h55
Théâtre des Célestins
4, rue Charles Dullin
69002 Lyon
Réservations : 04 72 77 40 00
www.theatredescelestins.com

