Dans une réactualisation très sobre de Mesure pour Mesure de Shakespeare, la compagnie La Grande Panique propose un spectacle épuré, dont le projet semble être de mettre la lumière sur les rapports d’ascendance et de violence qui travaillent entre les personnages. Un projet clair pour une forme simple, bien faite, assez classique dans sa théâtralité et dans son entrée dans le texte, on sent une direction d’acteur·ices précise, des états clairement dessinés, par-dessus lesquels une réactualisation de la langue et de certaines scènes laisse entendre des échos plus politiques très appréciables.

Au plateau, on découvre en entrant en salle un environnement qu’on pourrait dire de l’école : des lignes tracées au sol qui évoquent un gymnase, un petit bureau en bois sur lequel on a posé un classeur Excelia, un casier en métal comme dans les séries américaines, des bancs en bois tout autour de l’espace de jeu. L’école comme espace de jeu, la convention est claire : les acteur·ices (habillé·es en baskets-chaussettes) jouent au centre du plateau et vont s’asseoir quand leur partition est finie en restant à vue. Un dispositif qu’on connaît bien maintenant, qui fait de la scène une sorte de ring et qui contribue à désamorcer l’aspect immersif du spectacle : ici ça n’est pas tellement l’artifice du théâtre qui est en jeu mais bien le rapport entre les différentes figures, la lentille est réglée sur cette focale et on invite le public à regarder des scènes. Et c’est la grande force du projet, les scènes de la pièce (un peu coupée et remaniée) s’enchaînent dans une belle exécution : les interprètes évoluent dans une théâtralité homogène, plus ou moins composée pour qu’elle permette la langue de Shakespeare qui demeure toujours très dense. On traverse les différentes situations de la pièce en saisissant bien tous les enjeux de pouvoir qui sont au travail : la jeune Isabella qui s’apprête à rentrer dans les ordres doit choisir : soit elle couche avec le terrible régent Angelo, récemment mis au pouvoir par le Duc de la ville, soit son frère, condamné à mort par Angelo, est exécuté. Dilemme terrible pour une jeune femme sur le point de prendre le voile…

L’écho que l’on peut entendre de la pièce comme elle est montée est un écho féministe : Isabella ne veut pas coucher avec le régent Angelo. Elle veut rentrer dans les ordres et demeurer vierge. Dans la proposition et par la direction d’acteur·ice, Isabella incarne une figure de la volonté, son désir est net, elle ne veut pas de rapports sexuels, et c’est son droit. En posant ce personnage sans ambiguïté la forme prend un sens certain : tous les rapports qu’elle entretient avec des hommes au fil de la pièce n’ont en réalité vocation qu’à contourner son consentement. Angelo, en lui proposant un chantage en échange de la supposée libération de son frère, son frère, en lui demandant de céder aux avances d’Angelo pour rester en vie, et finalement même le Duc, qui, revenant par un coup de théâtre dans la ville n’acceptera de relâcher le frère d’Isabella que si celle-ci accepte de l’épouser. La pauvre fille, dont le seul vœu serait d’être laissée tranquille, se voit constamment détournée de son chemin de foi et toujours ramenée au désir de l’homme. Dans ce sens, on entend très fort la critique féministe opérer, et elle est assez émouvante.

La proposition est humble, elle fait confiance au texte de Shakespeare pour opérer. La réussite du projet repose quasi intégralement sur la puissance de jeu des acteurs qui, et c’est aussi un peu le problème, n’est pas tout à fait égale d’un·e interprète à l’autre. Les figures peuvent être un peu poussives, caricaturales et on peine parfois dans les rôles masculins à lire plus d’une couche de jeu, ce qui resserre la forme sur des dialectiques un peu simples, le bon/le mauvais ou la sainte/le diable. Dans le texte, on sent un potentiel psychologique fort chez ces personnages, des tensions intérieures marquées, des incohérences, des voltefaces, qui sont l’expression d’une complexité un peu résolue à l’endroit de la blague ou du cliché. On aurait envie que les dilemmes ne se jouent pas que chez le personnage d’Isabella, et que chez les autres aussi, cette histoire coûte quelque chose, que la contradiction se ressente dans l’épaisseur d’une personnalité éprouvée, là où souvent la composition recouvre les rugosités des rôles. 

Le spectacle est lauréat du prix Incandescences 2024.

Mesure pour mesure, de Shakespeare

Adapté par Lucile Lacaze et Erwan Vinesse

Lumière, Nicolas Zajkowski

Son, Étienne Martinez et Erwan Vinesse

Costumes, Audrina Groschêne

Collaboration artistique, Erwan Vinesse

Administration et production, Gabin Bastard et Laura Raffard

avec : Andréas Chartier, Lucile Courtalin, Nathan Jousni, Erwan Vinesse. 

Photo : © Christophe Vauthey

Du 8 janvier au 6 février 2026

Durée : 1h35

Théâtre National Populaire

8 place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne cedex

Réservation :   04 78 03 30 00

www.tnp-villeurbanne.com