A l’instar de pas sonores dont l’impact se diffracterait entre espace mental et temps imaginaire, les mots de Céline Champinot dans la bouche de ses acteurs frappent l’esprit comme une monnaie nouvelle. Il faut les entendre battre de leurs consonnes, briller de leurs voyelles, dans ce cabaret du Mauvais Sort. L’élocution énergique et percussive y officie ses électrochocs sur le cœur moribond de nos désamours et plus généralement de notre indifférence à la cruauté du monde. Ces mots, il faut les prendre littéralement à la lettre, grumeleuse et soyeuse à la fois, sentir leur physicalité, les voir exploser et éclabousser la scène de leur trop-plein. Lorsque tout est désastre, lorsque le monde se fait ruines, les mots résonnent comme le dernier refuge, l’ultime résistance. Et nous revient de très loin l’écho de la sublime exclamation de Marguerite Duras : Que le monde aille à sa perte, qu’il aille à sa perte […]. Le mauvais sort habite cette perte, avec une prodigalité toute théâtrale. Les acteurs y sont pareils à des oiseaux aux beaux ramages dont les trilles volent en éclats sur la lande d’une apocalypse.

Un voilage, comme une aigrette de veuve, doublé dans ses hauteurs d’une matière vinyle et opaque, noire, sertit une petite scène ronde. En vis-à-vis, tables et chaises désertées, nimbe de loupiotes rouges. Dans un contrejour crépusculaire, dans une troublante lumière grise et fantomatique, le décor se révèle lieu de divertissement sinistrement incendié, atrophié par la combustion, résidu chic et charbonneux d’un monde calciné (étrange comme le spectaculaire peut percuter le fait divers). Si Céline Champinot emprunte à la forme cabaret, prenez garde à ne pas réduire Le mauvais sort à ce « mauvais genre ». A la manière d’un petit castelet dramaturgique, celui-ci produit son effet de perspective dans le déploiement du sens, nous rapprochant de la farce et tenant à distance la catastrophe environnante. Le cabaret est au texte de Céline Champinot et au théâtre ce qu’un masque grotesque et tragique est à l’acteur. Une accentuation et une distanciation. Dans ce creuset, l’autrice et metteuse en scène broie du noir, et des cendres et de l’horreur contemporaines fait jaillir les couleurs vives d’un grand guignol. Feu des artifices. Potlatch théâtral. Quatre flamboyantes figures-effigies composent les numéros dans une combinatoire totalisante de la société contemporaine : le docteur, le policier, la vedette et la journaliste. C’est réduire à l’os notre mal : une société du spectacle supervisée par une société du contrôle. Comédie musicale malade (Serge Lama), striptease policier, playback amoureux, la formule alchimique qui œuvre ici use de l’agglomération antinomique. L’indignité et la monstruosité de notre temps sont mises en pièces, morceaux drôlement détournés, projetés dans de nouveaux agencements. Céline Champinot télescope notre mémoire vive : le policier dénudé gémit de désir à quatre pattes sous la menace d’une matraque. La journaliste meuble et déménage dans l’attente excitée de la catastrophe. Le mauvais sort s’en prend aux mots/maux comme on prendrait à la gorge (ou pour leur faire rendre gorge). Il ne théorise ni ne dialectise mais remue ses osselets dans un geste magique. On rit sous la morsure d’un baiser glacé. La poésie est agitprop, « je tombais amoureuse, maintenant je tombe en morceaux », l’hilarité est effarée. Le magistral quartet du Mauvais Sort brasse le contemporain comme une mise en bière carnavalesque, avec force inversions et transgressions symboliques. La jubilation extrême du jeu les sauve, et nous avec.

Et puis, il y a ce choix artistique, tenu et affirmé dans la durée, radical en cela : cette oblitération de la face et ce regard biaisé que l’on porte de facto sur cette diagonale du fou : la scène du cabaret est orientée de travers en direction des petites tables rondes, sans regard aucun vers nos gradins. Par ce procédé scénographique jouant de l’enchâssement et de la mise en abyme, Céline Champinot fait du spectateur non plus un simple public mais le commensal d’une mystérieuse cérémonie, ce twist très lynchien participant de l’étrangeté qui infuse à bas bruit sous la satire. La subtile triangulation des regards, outre qu’elle gomme très justement tout effet de connivence, abouche à une réalité magique camouflée sous la farce. Effiler cet angle par la mise en scène, n’est-ce pas enfoncer un coin dans le réel ? Le mauvais sort osera jouer les haruspices magiciens plongeant dans les entrailles infectes de notre temps, mais bien plus encore, aura flamboyé du crépitement des sens et du sens, nous réjouissant puissamment en ce qu’il croie aux forces du théâtre, capables de métamorphoser une scène en barricade insurrectionnelle.

Le mauvais sort, texte et mise en scène : Céline Champinot

Avec : Zakary Bairi, Anaïs Gournay, Cléa Laizé, Julien Villa

Scénographie : Émilie Roy

Lumière : Claire Gondrexon

Costumes : Antonin Fassio

Son : Raphaël Mouterde

Arrangements musique : Antoine Girard

​Regard extérieur : Elise Bernard

Collaboration maquillage : Rébecca Chaillon

Stagiaires mise en scène : Salomé Baumgartner, Lucie Bonnefoy

Photos de l’article : @ Jean-Louis Fernandez

Durée : 1h45

Du 7 au 10 janvier 2025 à 20h, sauf samedi à 18h

Studio-Théâtre de Vitry

18 av. de l’Insurrection

94400 Vitry-sur-Seine

Tél : 01.46.81.75.50

https://www.studiotheatre.fr

Du 13 au 16 janvier 2025 à 20h00 sauf mercredi à 19h

La Manufacture – CDN de Nancy

10 Rue Baron Louis

54000 Nancy

Tél : 03 83 37 42 42

https://www.theatre-manufacture.fr