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Sur l’interprétation – titre de l’instant de Yaïr Barelli, au Samovar, Bagnolet, dans le cadre d’Extensions – Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

Juil 10, 2023 | Commentaires fermés sur Sur l’interprétation – titre de l’instant de Yaïr Barelli, au Samovar, Bagnolet, dans le cadre d’Extensions – Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

 

© Nicolas Thevenot

ƒƒƒ article de Nicolas Thevenot

Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Mallarmé bien sûr. Un coup de dés produit son coup de théâtre, sans le drame. Un tutu blanc, une veste de majorette, une machine à fumée, un rap de Bagnolet, une voix enregistrée annonçant « le plus beau sourire de la salle », des danseurs, des clowns, sans que l’on parvienne à identifier qui est qui, Dalida, Fanny Ardant, Yves-Noël Genod, La Argentina, Kazuo Ōno, Maïa Plissetskaïa… inépuisable corne d’abondance spectaculaire, à secouer fort comme un cornet à dés (Max Jacob bien sûr). Avec jubilation, gourmandise et une touche certaine de malin plaisir, Yaïr Barelli est le grand ordonnateur de l’aléatoire et de la combinatoire, qu’il foule allègrement du pied de l’instant. Le chorégraphe et concepteur de Sur l’interprétation – titre de l’instant s’adonne aux rencontres de hasard : des spectateurs arrivant en retard ou sur le départ, traversant l’espace de jeu (à moins qu’il ne s’agisse de l’espace du Je ?), la lumière du soleil fusant d’une lucarne et traçant ses rayons comme dans une peinture religieuse, des émeutes conduisant à relocaliser en intérieur ce qui était prévu à l’extérieur…

Le hasard, s’il a souvent été utilisé et usé comme une formule magique par la danse contemporaine, dans une démarche souvent presque scientifique, calculatoire, froide, se révèle ici souveraine invitation à vivre, porte ouverte, comme celle en fond de scène, sur la vie, échappée belle et permanente remise en jeu de l’impondérable. Le hasard mesure l’hospitalité d’une forme spectaculaire par la porosité qu’il y met en lumière, la souplesse de ses articulations, le muscle de ses rebondissements. La vie et le spectacle, ce sont des entrées et des sorties. Des sorties de route aussi. Des prise de parole comme des sauts dans le vide. Sur l’interprétation – titre de l’instant envisage le spectacle à l’instar de la vie, sous-entend que la vie sait être aussi spectaculaire, il suffit juste de la mettre en scène. Ne dit-on pas « se donner en spectacle » ? Cette exhibition qui est une floraison, comme Yves-Noël Genod, star de l’éphémère, fleurs séchées au bras, sans fin renaissant tel un phénix, improbablement et divinement sapé par Jean-Paul Gaultier dans un vide-greniers, comme la danse d’un dos, troublante, chargée de l’histoire traumatique de ce dos, comme la danse promotionnelle pour un spectacle pour enfants adressée à une programmatrice dans la salle…

Plus que l’achèvement, quand il a lieu, de chacune des propositions occupant la durée de la performance, pareilles à des de bulles de savon se formant et explosant aussitôt formées, Yaïr Barelli avec sa belle troupe composite sculpte l’instant, ce qui le traverse, épouse et éclaire sa métamorphose, l’éclosion et l’épuisement. Dépensant sans compter ses pistes, reprenant sans cesse ses amorces, Sur l’interprétation – titre de l’instant serait au spectacle ce que Protée est à l’olympe des dieux : un principe de création irréductible à toute forme, une genèse et métamorphose ininterrompue, une entropie fuyante, un flot qui ne peut être contenu. Dans ce merveilleux foutoir, mixant danse, stand-up, théâtre, et d’autres formes non identifiées, plus qu’un contenu, c’est le mouvement même sous-jacent aux apparitions et aux effacements qui nous transporte et nous stimule comme un phénomène addictif. Ce n’est pas un spectacle de danse mais la danse d’un spectacle, ce à quoi nous assistons ébahis. Pour atteindre à la beauté de cet irreprésentable, qui est une énergie, une pulsion, une harmonie au sens ondulatoire, qui est aussi une invisibilité portée par l’écume des gestes, Sur l’interprétation – titre de l’instant apprend à faire le deuil du spectacle au son d’un « moi je veux mourir sur scène », sabote comme on rabote pour mieux polir, œuvre à désœuvrer, et de cette déliquescence, dans cet abandon reprenant et défaisant comme Pénélope détruisant la nuit ce qu’elle avait tissé le jour, fait apparaître la vie dans son plus simple appareil : la vitalité d’une forme. Yaïr Barelli aime à tirer le tapis sous les pieds de ses performers, les faisant trébucher ou annulant l’effet qu’ils recherchaient.

Si la pochardise affleure çà et là elle est le signe de la roublardise. Car Sur l’interprétation – titre de l’instant est un spectacle à double fond, à fonds multiples, jouant avec virtuosité de l’indéterminable caractère prémédité ou improvisé des événements qui ont lieu sous nos yeux, mettant aussi en scène le travail de mise en scène comme autant de degrés de réalité superposée. Dans cet hypnotique maelström, dans ce glorieux foutraque, Yaïr Barelli compose sur le vif, par touches approximatives, capturant une impression, la détourant, la détournant, remettant le travail en cours sur d’autres rails, épluchant l’irrésistible représentation de ses derniers vestiges. Et pareil à un acte sexuel qui s’étirerait indéfiniment et généreusement dans le temps, refusant de troquer les caresses de l’imprévu pour la jouissance d’une fin programmée, Sur l’interprétation – titre de l’instant de prolonger cet instant inouï et béni sur plusieurs heures, repoussant l’acmé, refusant le clou du spectacle qui n’est autre que le clou enfoncé dans la mort du spectacle, repoussant ses frontières toujours plus loin. « Ici entre quatre murs, entre lumière et obscurité, il se passe des choses ». Indéniablement.

 

© Nicolas Thevenot

 

Sur l’interprétation – titre de l’instant, conception et coordination : Yaïr Barelli

Avec : Marie Brétécher, Louise Daguerre, Yves Noël-Genod, Juliette Murgier, Viviana Moin, Manon Roussillon et Élise Roth
Son : Cristián Sotomayor, Jonathan Reig,
Lumière : Yannick Fouassier

Durée : 3 heures (libre circulation)
Le 2 juillet 2023 à 17h

 

Le Samovar
165 avenue Pasteur
93170 Bagnolet
Tél : 01 43 63 80 79

www.lesamovar.net
Dans le cadre du festival Extensions – Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

 

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