À l'affiche, Critiques // Noces de sang, de Federico Garcia Lorca, mise en scène de Vincent Goethals, au Château de Grignan / Fêtes Nocturnes

Noces de sang, de Federico Garcia Lorca, mise en scène de Vincent Goethals, au Château de Grignan / Fêtes Nocturnes

Juil 02, 2018 | Commentaires fermés sur Noces de sang, de Federico Garcia Lorca, mise en scène de Vincent Goethals, au Château de Grignan / Fêtes Nocturnes

 

© Jean Delmarty

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

Noces de sang, noces barbares. A la veille d’un mariage le passé et le malheur rodent et sourdent lentement. La mère du fiancé pressent le drame, elle qui n’a jamais oublié le meurtre de son mari et de son premier fils par un Felix. Léonardo, un Félix, fut fiancé à celle qui désormais doit épouser son cadet. Une passion jamais éteinte couvant encore sous la cendre, consumant Léonardo, troublant La fiancée. La noce fait se rejoindre ces amants maudits qui s’enfuient. La lune et la mort veillent et guident Le fiancé vers Léonardo. Les couteaux tant redoutés, haïs par La mère, achèvent le destin des rivaux. Les deux s’entretuent. Vincent Goethals a un sens aigu du théâtre populaire. Un théâtre généreux, exigeant, inventif qui ne sacrifie jamais, en rien, à l’ambition de présenter une œuvre littéraire dans toute sa complexité. La tragédie poétique, le chant de Lorca, redoutable, présentée à Grignan, devant la façade du château, est une belle et intelligente réussite. Comme toujours c’est une ligne claire et fluide. Vincent Goethals est un styliste qui ne renonce ni au fond ni à la forme au détriment de l’un ou de l’autre. La langue puissante et poétique de Federico Garcia Lorca est un formidable levier pour ce metteur en scène. Pas de réalisme ici, pas de naturalisme, ou juste ce qu’il faut, esquissé pour planter le décor, sans folklore, sans espagnolade, avant de basculer vers une abstraction, une épure où la langue, la poésie prend le relais et devient action. La noce, au centre de ce drame, éclate de vie, de mouvements, de lumière et devient rapidement le point de bascule, de cristallisation du drame et de la mise en scène vers une tragédie pressentie qui fige brutalement les êtres, soudain sidérés, et l’action, brisée dans son élan. Ici Vincent Goethals, ne lâchant pas le fil poétique qu’il tient ferme et qui se révèle ici en majesté, avec l’apparition de la Lune et de la Mort, loin d’écarter ce qui pourrait être un obstacle, s’appuie sur cette langue singulière, voire lyrique, pour composer des tableaux soudain obscurcis et sombres que cette même langue anime. Aidé en cela par une scénographie qui contraint les corps, oblige à la confrontation, amoureuse ou haineuse. Sépare ou réunie. Pontons étroits et mobiles rouges sang comme autant de torils qui mèneraient à l’arène, au combat, au sacrifice, au rituel. C’est autant de plateaux, de mansions qui éclatent l’action ou la concentrent. Table de noce où les vœux sont prononcés et chemin perdu où meurent les rivaux, ces pontons hauts, étroits et réunis sont le lien obligé et ténu qui relie cette communauté. Cette mise en scène volontairement frontale, doublement même puisque des spectateurs sont invités à la noce, installés en gradin face aux publics, étrange chœur tragique muet et impuissant, achève d’enclore les personnages dans un huis clos étouffant. Ainsi s’exacerbent les tensions jusqu’à la déchirure. Vincent Goethals fait de ces noces un rituel sacrificiel, fatal et barbare, exemplaire, dont nul ne peut échapper. C’est un poème lyrique, oui, et Vincent Goethals adjoint, heureuse idée, des chants andalous, les canciones espanolas antiguas répertoriés par Lorca lui-même. Ces chants-là donnent leur poids de douleur et d’humanité, ajoute à cette passion, à ce martyre. Anne Marie Loop est La mère, bloc minéral ébréché, terriblement terrienne, sèche et fendue comme la terre andalouse, c’est une mère courage qui ne se résout pas, malgré la douleur et la rage, au cri. Formidable prestation d’une humanité brisée, têtue et rentrée. Angèle Baux Godard est La fiancée. Fébrile, inquiète et partagée, son choix conduit à la tragédie. Mais ce choix est un refus de la tradition, de l’interdit, du poids de la fatalité qui voit les femmes soumises aux hommes. La fiancée se refuse à choisir entre deux hommes, s’ouvre à la sensualité, cède à la passion et à sa promesse, non tenue. C’est cette liberté condamnée et le refus de la condamnation, à laquelle elle ne peut se résoudre, qu’Angèle Baux Godard exprime, telle un petit taureau piaffant dans l’arène, frappant le sol sableux de ses sabots. Leonardo et Le fiancé, Sébastien Amblard et Nabil Massouni, choix judicieux, sont à l’opposé l’un de l’autre et jouent de cette opposition. Lumière et obscurité, jour et nuit, amour et passion. Ils sont deux faces d’une même pièce, complémentaires et désaccordés, réunis dans la mort. Vincent Goethals en fait des archétypes d’une chanson de geste contemporaine. Et si noces est au pluriel c’est bien que ces trois qui s’aiment jusqu’au sacrifice sont unis par des liens indissolubles, cette noce sanglante fut celle des trois. Ce que n’oublie pas Vincent Goethals et que la mise en scène éclaire. Il est impressionnant de voir combien tous les acteurs font littéralement corps avec cette langue qui devient chair, sang, habitée d’un souffle de vie épique, à la proue de cette façade emblématique du château de Grignan qui s’efface devant ce drame avant de s’embraser, éclaboussé de rouge, projetant sur le public le sang des victimes. La langue brûle les corps qui se cabrent, innerve les sentiments, foudroie les cœurs, tue. Cette langue à qui Vincent Goethals fait confiance, guidée par elle, signant une mise en scène certes âpre et radicale de sobriété mais flamboyante par les sentiments mis à nus, la passion écorchée de main de maître.

 

Noces de sang de Federico Garcia Lorca

 

Mise en scène   Vincent Goethals

Direction musicale   Gabriel Mattei

Travail vocal   Mélanie Moussay

Regard chorégraphique  Louise Hakim

Scénographie   Benoit Dugardyn

Costumes   Dominique Louis assistée de Sohrab Kashanian

Lumières   Philippe Catalano

Environnement sonore   Bernard Vallery

Maquillage et coiffure   Catherine Nicolas

Assistant mise en scène   François Gillerot

Avec  Anne-Marie Loop, Angèle Baux Godard, Mélanie Moussay, Lucile Charnier, Christine Leboutte, Nabil Missoumi, Sébastien Amblard, Rainer Sievert, Louise Hakim, François Gillerot et Gabriel Mattei / Christophe Oury* (accordéon), Keiko Nakamura / Christophe Dietrich*(vibraphone), Tristan Lescène (violoncelle)

*En alternance

 

Du 27 juin au 25 août 2018 à 21h

 

Château de Grignan

26230 Grignan

Réservations et renseignements 04 75 91 83 65

www.chateaux-ladrome.fr

 

Be Sociable, Share!

comment closed