À l'affiche, Critiques // Maîtres anciens, de Thomas Bernhard, mise en scène d’Éric Didry, Théâtre de la Bastille / Festival d’Automne à Paris

Maîtres anciens, de Thomas Bernhard, mise en scène d’Éric Didry, Théâtre de la Bastille / Festival d’Automne à Paris

Déc 12, 2017 | Commentaires fermés sur Maîtres anciens, de Thomas Bernhard, mise en scène d’Éric Didry, Théâtre de la Bastille / Festival d’Automne à Paris


© Jean-Louis Fernandez

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

Jubilatoire performance de Nicolas Bouchaud ! Dans Maîtres anciens de Thomas Bernhard toute la démesure de l’acteur éclate magistralement. Reger, vieux critique musical assis sur une banquette du musée de L’Histoire de l’Art de Vienne devant une toile de Tintoret, tous les deux jours depuis trente ans, attend son ami philosophe Atzbacher. Pourquoi, on le saura à la fin et là on ne dira rien, la surprise étant de taille. Entre-temps c’est à nous qu’il s’adresse, directement. Et c’est un exercice de détestations grandiose, de misanthropie absolue. Reger voue aux gémonies la musique, particulièrement le « kitch » de Beethoven, la peinture et la vénalité des peintres de commande dont il souligne les défauts des tableaux, les professeurs qui vous dégoutent à jamais de l’art, les philosophe dont Heidegger particulièrement et dont la description est au vitriol, la littérature avec Stifter en tête de turc, l’état, les politiciens, la religion catholique qui envahit tout, la famille… L’Autriche jamais vraiment dénazifiée. Rien n’échappe à son dégoût, tout est « répugnant ». Et au milieu de tout ça, l’évocation douloureuse d’un deuil, d’un unique amour, comme une bouffée d’air dans cette acrimonie. Une pensée paradoxale pour le moins ; malgré tout on ne peut se passer malgré tout de l’objet de sa haine… Un humour grinçant, crissant comme une craie sur de l’ardoise, franchement hilarant (le roman est sous-titré « Comédie »), c’est un jeu de massacre de haute volée, d’une liberté totale. Thomas Bernhard explose de rage, une rage obsessionnelle, martelée. Reger dispense sa parole, exécute sans sommation, véritable logorrhée, flot continu où les idées atrabilaires se chevauchent au galop, porté par Nicolas Bouchaud avec une intelligence et un souffle impressionnant. Pas de colère mais une assurance, un calme trompeur, juste quelques éclats de voix aussitôt maîtrisés et jamais attendues, du moins certes pas là où on l’aurait cru. Nicolas Bouchaud soliloque en virtuose, prend le texte à bras le corps, en extrait toute la saveur, les pleins et les déliés, en révèle sa dynamique, ses tensions contradictoires, loin de l’invective stérile. Du grand art mené tambour battant. Car le roman de Thomas Bernhard ne se réduit pas à ça, une diatribe véhémente. Et Nicolas Bouchaud évite avec justesse le piège de l’imprécation, de la haine recuite. Evitant le contre-sens. Il y a quelque chose de très physique dans l’appréhension de cette parole tranchante et vive. Nous ne sommes pas très loin du burlesque, de la farce… Mais tout au bord avec ce qu’il faut de distance, voire d’ironie, pour ne pas y sombrer. Avec ça quelque trouvailles scéniques explosives. Après tout Thomas Bernhard dynamite le monde de l’art, autant le prendre à la lettre… Le tour de force de Nicolas Bouchaud est de ne pas se laisser enfermer dans ce discours volontairement provocateur, un faux-nez à vrai dire, et de laisser, ici et là, des ouvertures, de sacrés appels d’air où la parole prend alors un tout autre sens, à rebours de ce qui est énoncé si vertement. C’est toute l’ambiguïté de Reger, et de Thomas Bernhard, de dénoncer et de ne pas pouvoir faire autrement que de vivre avec cet héritage donné. Après tout Reger est aussi un critique musical. Et de cet héritage culturel, politique si vilipendé, il en a aussi sa part. Et cette part là il ne l’exclue pas. Sa liberté est de l’accepter, de la refuser, de la dénoncer. Et c’est donc cette liberté frondeuse en filigrane que Nicolas Bouchaud met en avant formidablement. Il y a une certaine distance envers la misanthropie de son personnage que la fin, véritable pied-de-nez, nous n’en dirons rien, du moins pas plus, éclaire d’un nouveau jour. Et que l’épreuve du deuil, la perte de son épouse, sans doute le cœur du roman, déjà ébréchait. Alors oui ce n’est pas tant un exercice de détestation, un chamboule-tout mordant et libératoire auquel nous assistons avec gourmandise qu’une réflexion profonde sur un héritage détesté et encombrant et la revendication d’une liberté et le refus du déterminisme.

Maîtres anciens de Thomas Bernhard

Mise en scène d’Éric Didry
Un projet de et avec Nicolas Bouchaud
Adaptation  Nicolas Bouchaud, Éric Didry et Véronique Timsit

Collaboration artistique  Véronique Timsit
Traduction française  Gilberte Lambrichs publiées aux Editions Gallimard
Scénographie  Elise Capdenat, Pia de Compiègne
Lumière  Philippe Berthomé
Son  Manuel Coursin
Régie générale  Ronan Cahoreau-Gallier

Du 22 novembre au 22 décembre 2017 à 19h
Relâche les dimanches

Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette
75011 Paris

Réservations 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

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