Critiques // « Maison de Poupée » d’Ibsen mise en scène par Nils Öhlund à l’Athénée

« Maison de Poupée » d’Ibsen mise en scène par Nils Öhlund à l’Athénée

Mai 10, 2010 | Aucun commentaire sur « Maison de Poupée » d’Ibsen mise en scène par Nils Öhlund à l’Athénée

Critique de Camille Hazard

Maison de Poupée d’H.Ibsen est une nouvelle fois mise à l’épreuve ; c’est le metteur en scène Nils Öhlund qui cette fois, signe la traduction, l’adaptation et la mise en scène au théâtre de l’Athénée ; en remodelant ce texte, en le revigorant, en se l’appropriant, N.Öhlund se trouve au plus près d’Ibsen et de sa pensée.

On a souvent tendance à penser que cette pièce dénonçait la condition féminine de l’époque, le machisme et donc, prônait un retour à la raison et à l’égalité des sexes. Cette pensée fait partie d’une réflexion plus grande qui est la condition bourgeoise, sa morale, son mode de vie, incluant hommes et femmes. Nora est une femme modèle : respectueuse envers son mari, toujours là pour lui, suivant les codes de conduite de cette société, toujours aimante, toujours souriante…Torvald, son mari est un homme comblé : en plus de passer de bons moments avec son « petit oiseau chanteur » (Nora), il vient d’être promu directeur de la banque, un bel avenir s’annonce. Pourtant, il va être confronté à un lourd secret que Nora porte en elle depuis longtemps… saura-t-il le comprendre, l’accepter ?? Et son honneur… ? Nils öhlund a compris que Nora était le déclencheur de la pièce, mais il ne s’arrête pas là : le titre modifié en « Une maison de poupées » en est un bel exemple. À première vue, il apparaît que -Nora est une poupée- mais se sont bel et bien tous les personnages qui sont prisonniers de cette condition : Torvald doit suivre les règles, il ne peut apparaître différent aux yeux de ses collègues au risque dit-il  « de perdre sa place et son honneur », un homme sans honneur et sans dignité, ce n’est pas un homme. Kristine, l’amie d’enfance de Nora est elle aussi victime de la morale : une femme du monde ne peut être seule, ne peut travailler…Chaque personnage est enfermé dans une situation antinaturelle prévue dans le registre des bonnes manières ou au contraire tente d’y pénétrer. À la fin de la pièce, ils basculent tous dans un bouleversement total. Quoi que vivent les personnages dans ce milieu bourgeois, ils ne peuvent se satisfaire de leur sort. Ibsen, par la main d’Öhlund, montre l’instinct humain à se défaire de tout ce qui peut nuire, pour vivre pleinement.

« Aborder la pièce d’Ibsen comme un scientifique qui serait lui-même sujet de son étude et son propre cobaye. »
N.Öhlund

Nils Öhlund signe une adaptation et une mise en scène tout à fait juste et remarquable, prolongeant le sens et la vie du texte. Sa perception de la pièce et sa réécriture nous font parvenir les idées d’Ibsen et l’on pourrait même ajouter qu’il les dépassent avec une justesse d’esprit évidente. Dans sa mise en scène, tous les éléments ont une signification, une justification ; l’usage de la vidéo pour signifier la présence des enfants de Nora, ouvre des voies possibles quant à la vie et à la personnalité de celle-ci : un fantasme, des moments d’oubli où elle joue à être mère, une nostalgie des instants passés avec eux, la représentation parfaite qu’elle se fait d’une famille modèle, sa propre enfance… ? Les images diffusées plus tard dans la pièce soulignent l’époque choisie par le metteur en scène pour situer l’action : les années 60, où la libération des mœurs se fait sentir, où la femme commence à s’émanciper, et où les gens cherchent le bien-être et le bonheur avant tout. Il place l’action dans un décor d’appartement : un salon silencieux, recouvert de moquette, le strict nécessaire, sans objet, sans aucune personnalité, l’appartement d’un homme qui travaille et d’une femme qui obéit. En faisant revivre le texte dans les années 60, N.Öhlund nous révèle à nous-même : Nous assistons à l’autopsie de cette famille et de leurs mœurs tout en pouvant nous observer nous-même ; les codes ont changé, mais ils restent bien présents en nous et tout autour de nous. Les murs du salon sont coupés dans la hauteur comme un décor de cinéma, situant les spectateurs au-dessus de l’action pouvant ainsi analyser chaque détail de la maison de poupées. Nous retrouvons la position du scientifique qui regarderait ces personnages au microscope et un hublot dans le fond de scène en guise d’ouverture sur l’extérieur, accentue cette sensation. Les lumières neutres, présentes pour la vie du salon, serviront les moments de rupture dans l’intimité et l’intérieur de Nora :Changements brusques de couleurs, d’intensité, d’évocation…Les costumes offrent de très belles images : À la fin de la pièce, lorsque Nora écoute abasourdie les propos furieux de Torvald, sa robe blanche évoque autant une poupée, qu’une enfant, une prostituée, une pauvre fille en hardes vieillies… On sent l’envie du metteur en scène de créer cette pièce, son amour pour elle, son engagement et ses idées à travers la sublimation de Nora : Il ne s’agit pas de dénoncer la condition féminine, mais de la sublimer ; Nora devient l’entité, la représentante des tous ceux qui, à un moment de leur vie, ne se reconnaissent plus. La pièce prend alors une dimension philosophique qui nous parvient grâce au travail intelligent et minutieux de N.Öhlund. Les comédiens sont tous remarquables ; Féodor Atkine arbore un jeu qui rappelle le renard rusé : flatter pour mieux dominer et pour mieux régner sur son royaume ! Olivia Brunaux nous offre une Nora sans mièvrerie, dévoilant 1000 facettes au cours de l’intrigue et ses intentions de jeu évidentes, nous apparaissent comme des flèches tendues à un arc et qui ne demandent qu’à partir.

La qualité de ce spectacle réside dans beaucoup d’éléments : les idées de « mise en chair » et poussées aux extrémités de la réflexion, l’incarnation et l’interprétation des comédiens et surtout, le rythme de vie de l’intrigue. N.Öhlund a réussi là où beaucoup d’autres échouent en travaillant des textes d’auteurs nordiques, comme Tchékhov, il ne tombe jamais dans les discussions quotidiennes et bourgeoises effaçant tout intérêt à l’intrigue. Dès que le premier mot est prononcé jusqu’au dénouement, ce n’est qu’une fuite en avant, une tension perpétuelle apportant l’aspect primordial et tragique du texte.

Maison de Poupée
Texte : Henrik Ibsen
Mise en scène, traduction et adaptation : Nils Öhlund
Avec : Féodor Atkine, Olivia Brunaux, Alexis Danavaras, Emmanuelle Grangé, Bernard Mazzinghi et la participation de Josiane Lévêque
Scénographie : Virginie Leforestier
Costumes : Sylvie Laskar et Séverine Thiebault
Lumières : Xavier Carré
Son : Jérôme Tuncer
Création vidéo : Laurent Thessier et Nils öhlund
Conseil chorégraphique : Gil Isoart

Du 6 au 22 mai 2010

Athénée Théâtre Louis-Jouvet
Square de l’Opéra Louis Jouvet, 17 rue Boudreau, 75 009 Paris
www.athenee-theatre.com


Voir aussi :
La critique de Bruno Deslot à propos du livre Maison de Poupée

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