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L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, de Copi, mise en scène de Thibaud Croisy, T2G, Genneviliers

Mai 18, 2022 | Commentaires fermés sur L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, de Copi, mise en scène de Thibaud Croisy, T2G, Genneviliers

 

© Hervé Bellamy

 

ƒƒ article de Maxime Pierre

L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer est l’un de ses OVNI du XXème siècle, comme, son auteur Copi, le facétieux argentin, illustrateur pour Libération, romancier, homme de théâtre et fêtard mondain. La création de cette pièce au Théâtre de la Cité Internationale date de 1971, dans une mise en scène de Jorge Lavelli. L’ambiance alors n’est pas celle des grandes scènes parisiennes ou du glamour des cabarets, mais celle d’un décor de bric et de broc de grenier. C’est à cette mise en scène fondatrice que se réfère explicitement Thibaut Croisy, en choisissant la sobriété d’un rituel mortuaire, dépouillant le texte de ses travestissements pour mieux faire émerger les mots.

La scénographie de Sallahdyn Khatir, ancien collaborateur de Claude Régy, et la création des lumières par Caty Olive vont dans le même sens. Au sol, un simple rectangle noir délimite l’espace de jeu où Garbo, la professeure de piano abusive et Madre, la mère castratrice, se disputent l’amour d’Irina, adolescente capricieuse et nymphomane. Suspendue au-dessus d’elles, comme dans une salle d’opération, une grande boîte noire distille un éclairage vénéneux, qui au gré des scènes devient éclatant ou au contraire plonge les personnages dans une quasi-pénombre. Dans le fond de scène, un rideau de mailles brillantes, aménagé en tunnel à vue, permet les entrées et sorties à cour et à jardin. Seul décor de cette Sibérie glacée : une demi-table et une chaise. Le rythme est délibérément lent, troué de pauses et de longs silences, comme dans une cérémonie funèbre.

Mais qu’enterre-t-on ici ? Il y a ce titre mystérieux L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer par lequel le facétieux Copi déjoue nos attentes. Car d’homosexuel il n’est nullement question dans la pièce. Le milieu militant des années est plutôt « transpédégouine ». Au mois de mars 1971, le PHAR (Front homosexuel d’Action Révolutionnaire) interrompt l’émission radiophonique de Menie Grégoire « L’homosexualité, ce douloureux problème » à coup de slogans révolutionnaires contre l’« hétéropatriarcat ». C’était deux ans après la révolte de Stonewall : des hommes, des femmes, gays lesbiennes, transgenres se levaient alors un peu partout pour réclamer leurs droits. Voilà pour les circonstances. Or, comme le remarque Thibaut Croisy, il n’est nullement question de militantisme dans le théâtre de Copi qui se refuse à toute revendication identitaire. Bien au contraire, car le sublime Argentin fait exploser tous les genres : Madre est-elle un homme ou une femme ? Officiellement c’est une femme transgenre. Ne serait-ce pas d’ailleurs le mystérieux oncle Pierre, opéré à Casablanca ? Non, répond Irina, elle-même née homme et opérée au Maroc. Quant à Garbo, au nom de vamp virile, nous apprendrons qu’elle s’est fait greffer un sexe d’homme mais qu’épouse de l’officier Garbenko, elle est folle amoureuse d’Irina… Les personnages s’entrechoquent, mêlant pêle-mêle les clins d’œil à Genet, Feydeau, Tchekhov ou à Pouchkine. Russie de Pacotille ? Voire. Car les années 1970 sont aussi celles de la Guerre Froide et des goulags. Faire rire avec les chiens et les caméras de surveillance de Garbenko, ou avec la déportation en Sibérie de deux femmes transgenres, il fallait quand même oser ! Et en cela, Copi, l’air de rien, est visionnaire : Irina, déchirée entre Madre et Garbo est à l’image de ces territoires que le bloc de l’Est et de l’Ouest se disputent. Humour décapant, certes, mais précisément :  jusqu’à faire voir les os et le sang.

Indéniablement, la mise en scène de Thibaut Croisy révèle la part obscure d’un auteur inclassable qui ne fera que s’accentuer avec les années SIDA. Mise en scène sombre donc. Solennelle. Trop peut-être, diront certains. Les années 1970 sont aussi joyeuses. Certes Copi n’est pas un militant, mais il partage avec le PHAR le goût de l’humour, du travestissement, et de l’autodérision. Et Lavelli lui-même, dans sa création de 1971, ne néglige ni les perruques, ni les travestissements, ni les faux-seins (!). À trop peser les mots et à rechercher la sobriété, ce spectacle en vient peut-être à réduire quelque peu la fantaisie provocatrice du divin Argentin. En tout cas, c’est un beau texte que Thibaut Croisy nous donne à redécouvrir dans la foulée de sa republication et le talent des acteurs contribue à nous le faire entendre de façon efficace.

 

© Hervé Bellamy

 

L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, de Copi

Mise en scène : Thibaud Croisy

Scénographie : Sallahdyn Khatir

Lumière : Caty Olive

Costumes : Angèle Micaux

Sonorisation : Romain Vuillet

Collaboratrice artistique : Élise Simonet

Directrice de production : Claire Nollez

Chargé de production : Romain Courault

Assistante de production : Laura Maldonado

 

Avec : Emmanuelle Lafon (Garbo), Helena de Laurens (Irina), Frédéric Leidgens (Madre), Arnaud Jolibois Bichon (Garbenko), Jacques Pieiller (Général Pouchkine)

 

Durée : 1 h 20

 

Du 17 au 23 mai 2022

Lundi, mardi, mercredi, vendredi à 20 h

Samedi à 18 h, dimanche à 16 h

Relâche jeudi

 

 

Théâtre de Gennevilliers (T2G)

41 Av. des Grésillons, 92230 Gennevilliers

Réservations en ligne

 

Renseignements : 01 41 32 26 10

www.theatredegennevilliers.fr

 

 

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