À l'affiche, Critiques // Les oubliés Alger-Paris, texte et mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot – Le Birgit ensemble, Théâtre du Vieux-Colombier

Les oubliés Alger-Paris, texte et mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot – Le Birgit ensemble, Théâtre du Vieux-Colombier

Jan 31, 2019 | Commentaires fermés sur Les oubliés Alger-Paris, texte et mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot – Le Birgit ensemble, Théâtre du Vieux-Colombier

 

 © Christophe Raynaud de Lage, collection Comédie-Française

 

ƒƒ article de Corinne François-Denève

Quelque part en l’an de grâce 2019, sous la présidence de qui nous savons (il y aura quelques allusions faites à notre époque), à la mairie du XVIIIe, dirigée par une femme, Karim épouse Alice. La mère d’icelui est une infirmière française, qui a travaillé à Nanterre, après avoir refusé d’épouser le père de Karim, un Algérien communiste. Le père d’icelle est un viticulteur provençal, dont la mère est évanescente – c’est là sans doute sa seule qualité.

Les oubliés, Alger-Paris, nous dit le titre. Les « oubliés » sont sans doute les fantômes qui sont convoqués dans ce qui se  révélera être un Festen postcolonial. « Alger-Paris » : la scène se passe à Paris, sous les ors de l’Etat – mairie, bureau de l’Elysée. Mais référence est sans cesse faite à Alger, à l’Algérie, à cette guerre  d’indépendance – de libération, rectifie un personnage. Jade Herbulot et Julie Bertin poursuivent donc leur désir de raconter l’histoire, après Yalta, Sarajevo ou Berlin, car « de quoi on hérite, si on n’hérite pas de récits ? » dit à un moment un autre personnage. « Alger-Paris » : deux lieux. L’espace n’en représente qu’un mais la Méditerranée est omniprésente, par son bruit, ses vagues, son eau, ses souvenirs. La salle du Vieux-Colombier est disposée en bifrontal, séparée par un écran qui coupe plus ou moins le plateau en deux. Alternent les scènes du présent et celles du passé, de 1958 à 1961. Les personnages « simples » succèdent aux personnages historiques, incarnés par les mêmes acteurs ; défilent De Gaulle, Challe, Debré…

Evidemment on ne peut plus louable, le propos reste maladroit. OAS, FLN, MLA, pieds noirs, 17 octobre 1961, les autrices ont voulu tout brasser, tout dire, tout exposer. Tout est raconté, expliqué, commenté, parfois avec le secours de bandes d’archives radiophoniques ou cinématographiques. Pour ceux qui n’auraient pas toutes les clés, un personnage vient souvent poser des questions (comme par hasard, il s’agit souvent du technicien de la mairie, comme si l’éducation n’avait pas frappé à toutes les portes et qu’à part (mal) colmater des fuites, l’ouvrier ne savait décidément rien ; quand le spectateur, in petto, savoure le fait qu’un des personnages s’appelle Meursault, on nous dit, au bout de quelques minutes, ne pouvant y tenir : « comme le héros de L’Etranger de Camus » ; si vous êtes mauvais en géographie, enfin, pas d’inquiétude, on vous situe la Kabylie). Clin d’œil des autrices ? Ce même technicien de la mairie n’a qu’une peur : « finir aux archives ». Finir aux archives, ou y commencer : le duo de dramaturges a sans doute amassé une documentation considérable, mais ne fait que lorgner de loin sur la splendeur d’évocation de L’Art de perdre d’Alice Zenitzer, convoquée dans le dossier. Produit d’une écriture de plateau, cet Alger-Paris reste une masse non taillée.

Il est entendu que les personnages du mariage ont tous partie liée avec cette histoire que les deux dramaturges persistent à dire oubliée – oubliant Nuit d’automne à Paris, Le petit soldat, Outremer, Muriel, Les Paravents et tant d’autres. L’ensemble est souvent didactique, bavard, explicatif, reprenant des bons mots (« une eau de Vichy » dure à avaler pour ces Gaullistes) et des grandes phrases  – qui sont parfois les mêmes. Difficile de traiter légèrement et peut-être théâtralement cette matière, à moins d’être un Genet ou un Chouaki – lorsqu’un des personnages parle de la « nostalgie de la douceur des lampes à huile », on hésite d’ailleurs entre De Gaulle et Koltès. Entre la noce à la Labiche du début, franchement drôle, le karaoké sur du Fugain à la fin, un peu gênant, et le « Alain Decaux raconte » perpétuel (l’un des personnages est un universitaire spécialiste de la Constitution de l’An XII, et on sait que les universitaires sont ennuyeux, dans les mariages ou quand ils parlent (au) théâtre), on ne sait trop où se situe le propos, entrecoupé par les vidéos des confessions, aux toilettes, pendant le mariage, de personnages lourds de secrets. Un des personnages vante une « appli » qu’il a achetée, qui permet de scanner un objet, et de dérouler toute son histoire – rien de moins simple, en fait ; le théâtre ne convoque sans doute pas aussi mécaniquement les dépouilles de l’Algérie et de sa saloperie de guerre.

Reste l’entreprise de vouloir faire jouer au Théâtre Français un pan de la guerre d’Algérie, d’ailleurs presque uniquement vue par les pieds-noirs. Reste un bel esprit de troupe et des acteurs impeccables, au nombre desquels on retient la faconde pleine de coffre de Bruno Raffaelli, les apparitions miraculeuses de Danièle Lebrun en Yvonne de Gaulle (rôle qu’elle avait déjà tenue par ailleurs), et la rectitude humble d’Elliot Jenicot, petit fonctionnaire exploité, chargé de colmater une fuite d’eau trop grande pour lui – l’Histoire et ses débordements, veut-on sans doute nous dire, ou l’irruption, au Vieux-Colombier, d’une source venue de par-delà la Méditerranée.

 

© Christophe Raynaud de Lage, collection Comédie-Française

 

Les oubliés. Alger-Paris

Texte et mise en scène : Julie Bertin et Jade Herbulot – Le Birgit Ensemble

Scénographie : Alice Duchange

Costumes : Camille Aït-Allouache

Lumière : Jérémie Papin

Vidéo : Pierre Nouvel

Son : Lucas Lelièvre

Collaboration à la dramaturgie : Valérian Guillaume

Avec Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Pauline Clément

 

Du 24 janvier au 10 mars 2019

Le mercredi, jeudi, vendredi et samedi : 20h30

Le dimanche : 15h et le mardi : 19h

 

Durée 2h10 sans entracte

 

Comédie Française-Vieux Colombier

21 rue du Vieux-Colombier

75006 Paris

 

Réservation au 01.44.39.87.00

https://www.comedie-francaise.fr

 

 

 

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