Critiques // « Le Chagrin des Ogres » de la Cie Artara à l’Odéon / Festival Impatience

« Le Chagrin des Ogres » de la Cie Artara à l’Odéon / Festival Impatience

Juin 19, 2010 | Aucun commentaire sur « Le Chagrin des Ogres » de la Cie Artara à l’Odéon / Festival Impatience

Critique de Camille Hazard

Il était une fois… une génération de fils perdus. Cette génération cherchait une issue afin de vivre pleinement par elle-même, en étant elle-même et non ce que les pères et les mères souhaitaient qu’elle devienne.

La pièce Le chagrin des Ogres écrite et mise en scène par Fabrice Murgia commence dans une atmosphère cauchemardesque, par un conte : Une petite fille ensanglantée, vêtue d’une robe de tulle blanc, martèle le sol en répétant une histoire d’ogre, inspirée d’une légende grecque : Cronos dévorant ses enfants et se faisant tuer par un de ses fils, Zeus.

© Cici Olsson

Au 20eme siècle, P.P.Pasolini, auteur italien, a été un des premiers à s’intéresser à la question du suivi des générations de pères et de fils et à ses conséquences : Les fils qui se rebellent ou qui tentent de le faire, retombent toujours sur les traces et les empreintes de leurs pères, perpétuant ainsi les mêmes erreurs. Cette période où les êtres, plein d’énergie, de rêves, d’ambition et de volonté ne pensent qu’à vivre, est appelée « adolescence ». Mais l’éducation, la morale, les consensus et parfois la religion brisent ces êtres. Les parents aiment à se reconnaître dans leurs enfants, n’hésitant pas à les pousser dans les mêmes voies de pensée, de goût, vers le même train de vie…sans se soucier le moins du monde de leur personnalité ni de leurs envies.

Un conflit générationnel

Toute la pièce repose sur cette problématique générationnelle.

Laetitia, une adolescente, est en train de rêver sa vie : elle se croit enfermée dans la cave d’un ravisseur avec quelques objets dont une caméra qui la filme. Elle désire, dans son imagination, vivre en Espagne avec un mari intelligent, beau et qui lui ferait des enfants ! Mais ce n’est pas de cette cave dont elle est prisonnière…Bastian, un adolescent mordu de Webcam, de Tchat et d’Internet, nous livre sa colère, ses questions et sa haine contre sa famille, l’école et les gens qui l’entourent.

La petite fille ensanglantée, omniprésente durant le spectacle, est tantôt témoin, tantôt complice, tantôt conscience des deux personnages. Elle est aussi notre guide pour approcher et comprendre ce que nous avons tous vécu (l’adolescence) et que nous avons oublié par force ou par survie. Elle nous explique que les enfants se réfugient dans des rêves qui deviennent alors plus réels que la réalité elle-même. Se dessine alors un autre carcan pour ses enfants amenés une nouvelle fois à fuir. Avec l’âge, trois choix s’imposent : Mettre fin à ses jours, rester dans l’enfance par peur d’affronter ce qu’on ne connaît pas, ce qui n’est pas Nous. Accepter sa Différence en tournant le dos à la société avec la volonté de tuer avant de se donner la mort : la référence au tueur de Colombine est d’ailleurs prononcée par Bastian.

© Cici Olsson

Troisième voie possible et la plus courante : se renier, coller au plus prés des modèles qu’on nous a martelé, devenir l’adulte formaté et tant espéré par ses pères, avoir des enfants pour combler l’ennui et reproduire ainsi le schéma à l’infini. Voilà la trajectoire de Laetitia après une tentative de suicide.

Bastian : « Je ne suis pas un putain de psycho. Ce ne sont ni la musique, ni les jeux vidéos qui me font tuer les gens. C’est vous ».

Ce sujet est traité par Fabrice Murgia avec beaucoup de violence contenue, tant dans les paroles prononcées que dans la mise en scène : c’est une bonne chose. Ce sujet a souvent été amené de façon brillante au cinéma et au théâtre : L’éveil du printemps de Wedekind, Ciels de W.Mouawad,  Virgin suicides de S.Coppola et bien d’autres…Il fallait donc être à la hauteur !!! Des références en tout genre marquent l’époque de cette génération 90 : Martine à la plage, Star wars, MagGyver, un lecteur de cassettes Fisher Price…Mais on trouve également des références culturelles et universelles : mythe grec, citation de Jésus dans l’évangile de Saint Matthieu : « Ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi. » Phrase prononcée par Bastian lorsqu’il part dans une sorte de croisade chaotique contre le monde.

Les trois comédiens tiennent leur partition avec beaucoup d’aisance.

Emilie Hermans dans le rôle de la petite fille ensanglantée, rappelle, non sans comique, l’héroïne de l’Exorciste. Les deux autres personnages servent de figure type du monde adolescent, évitant ainsi aux spectateurs de se perdre dans les différentes histoires. Ils se filment eux-mêmes et leurs images, lorsqu’ils parlent, sont projetées sur le mur du fond de scène. Une bande de bruitages électroniques rythme leurs interventions.

Le décor est simple, efficace : un espace de jeu délimité par deux rideaux blancs de part et d’autre de la scène où évolue « la petite ». Dans le fond, face à nous, les deux pièces dans lesquelles sont « enfermés » Laetitia et Bastian, sont séparées par une vitre, lorsque la lumière est allumée et par un miroir lorsqu’elle est éteinte (nous renvoyant ainsi à notre propre image).

La pièce de courte durée, donne l’impression d’un jet, d’un cri et d’un appel. Cette jeune compagnie nous donne un bel exemple d’engagement théâtral, de rigueur dans la mise en scène et dans le jeu des comédiens. Et même si parfois leur jeune âge se laisse voir à travers la mise en scène (parti pris un peu égocentrique de filmer en gros plan et de façon récurrente, leurs visages), cela ne prouve que leur impatience à crier haut et fort leurs convictions.

Fabrice Murgia nous parle du suicide de certains adolescents par peur, de la violence de certains autres dépassés et nous parle aussi de ceux qui se renient et qui vivent en attendant la mort. Mais il a oublié une autre voie possible, la sienne entre autres ! La voie des artistes différents, engagés, qui dénoncent, questionnent, et qui empêchent le monde de s’endormir pour toujours ! Un peu d’espoir donc !!

Le Chagrin des Ogres
– Prix Télérama et Prix du Jury (Festival Impatience, 2010) –
Texte et mise en scène : Fabrice Murgia
Par : la compagnie Artara
Avec : Émilie Hermans, David Murgia et Laura Sépul
Régie générale : Michel Ransbotyn
Assistante à la mise en scène : Catherine Hance
Création lumière : Manu Savini
Régie Lumière : Jody Deneef
Création sonore/musique : Maxime Glaude
Vidéo : Jean-François Ravagnan
Régie vidéo : Matthieu Bourdon
Scénographie : François Lefebvre
Costumes : Marie-Hélène Balau

Les 17 et 18 juin 2010
Dans le cadre du
Festival Impatience

Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier
Angle de la rue André Suarès et de Bd Berthier, 75 017 Paris – Réservations 01 44 85 40 40
www.theatre-odeon.fr

www.artara.be


Voir aussi :
L’article de Bruno Deslot

Be Sociable, Share!

Répondre

You must be Logged in to post comment.