À l'affiche, Critiques // Laïka, texte et mise en scène de Ascanio Celestini, au Théâtre du Rond-Point

Laïka, texte et mise en scène de Ascanio Celestini, au Théâtre du Rond-Point

Oct 12, 2018 | Commentaires fermés sur Laïka, texte et mise en scène de Ascanio Celestini, au Théâtre du Rond-Point

 

© Giovanni Cittadini Cesi

 

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

Ascanio Celestini, merci ! Voilà une petite merveille de sensibilité (attention cela ne veut pas dire sensiblerie !), de lucidité abrasive, d’une humanité bouleversante. Indispensable. Et si drôle, si caustique alors même que votre cœur fait crac-crac et boum-reboum d’entendre le monde comme il va, c’est-à-dire pas très bien, aperçu de la fenêtre d’un bar où le petit jaune et le péket coulent à flot. Le monde d’en bas, des petits, des obscurs, des sans-grades… Le prolétariat d’aujourd’hui, d’hier et de demain. Et derrière la vitre de ce bistrot, il y a la vieille et l’autre vieille au cerveau dérangé, le manutentionnaire et le clochard. Il y a la prostituée. Il y a les grévistes exténués et les flics enragés. Il y a les africains, du moins ceux qui ont survécus au naufrage de leur embarcation. Il y a Gandhi et le Che. Il y a les saints et leurs miracles. Il y a Dieu et Stephen Hawking. Il y a Laïka qui n’est pas revenue d’avoir de si près touché les étoiles. C’était en 1957, le premier être dans l’espace. Il y a l’entrepôt et le supermarché. Il y a le bar et le trottoir. Il y a la violence et la solidarité. Et puis la voûte céleste qui s’affaisse, qu’une main ne suffit pas à arrêter comme elle n’arrêtera pas les flics qui bientôt vont frapper. Et le narrateur. Tiens, qui est-il donc celui-là ? On ne sait pas. Qu’importe. Entre Jésus et Karl-Marx, un pauvre diable sans doute, précaire parmi les précaires, accompagné de Pierre à l’accordéon, qui scande cette parole fleuve, ce poème, ce chant d’amour enivré aux laissés-pour-compte qui n’attendent plus un ruissellement qui sans aucun doute ne viendra jamais. C’est un portrait tendre et pourtant terrible mais jamais désespéré de cette classe déclassée, brisée, victime d’un capitalisme, d’un libéralisme qui les broie sans scrupule. Reste la solidarité, un peu. Le verbe d’Ascanio Celestini, héritier de Dario Fo et de Franca Rame, est ciselé et redoutable. Du théâtre-récit et une verve poétique et réaliste qui coule comme un torrent et tombe en cascade, vous inonde avec fracas. Et pour porter cette voix, celle de ceux qui n’en ont pas, David Murgia. Le verbe incarné, engagé. Entre slam et rap, monologue fiévreux et habité. Elocution véloce et nerveuse, présence magnétique et prégnante. Chaque portrait dessiné, esquissé, est un petit bijou de délicatesse. Sans rien faire ou presque, sans en rajouter et l’air de rien, la voix de ces exploités, de ces déclassés, de ces prolétaires, de ces vieilles, là sur ce plateau, parmi les caisses de bière empilées, se matérialise et bientôt tous ceux-là hantent les lieux, la parole enfin donnée et jamais reprise. Et puis il y a le colocataire, Pierre. Celui qui va au supermarché, l’accordéoniste qui ponctue cette fièvre intarissable. Cette voix off qui double Maurice Blanchy, le musicien, sépare les récits et fait le lien entre eux, c’est celle de Yolande Moreau. Que d’humanité bouleversante dans cette voix nue ponctuant la logorrhée de notre pilier de bar, ce bar dans lequel nous sommes désormais installés. Quelle idée surréaliste, imprévisible et juste ! Voilà. C’est une création dont on ne sort pas indemne, le cœur vrillé et le cerveau embué. Le théâtre c’est ça aussi un miroir tendu sur le monde, tel qu’il cahote, un engagement civique, politique. Le petit caillou dans la chaussure de la bien-pensance et de l’indifférence polie. Il est bon de ressortir boiteux de ce théâtre-là.

 

© Giovanni Cittadini Cesi

 

 

Laïka texte et mise en scène de Ascanio Celestini

Composition musicale  Gianluca Casadei

Avec  David Murcia

Accordéon  Maurice Blanchy

Avec la voix de Yolande Moreau

Traduction  Patrick Bebi

 

Du 10 octobre au 10 novembre 2018 à 21h

Dimanche 15h30, relâche les lundis, le 16 octobre et le 1er novembre

 

Théâtre du Rond-Point

2bis avenue Franklin D. Roosevelt

75008 Paris

 

Réservations 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

 

 

 

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