Critiques // « Kafka’s Monkey » d’après Kafka, adaptation Colin Teevan aux Bouffes du Nord

« Kafka’s Monkey » d’après Kafka, adaptation Colin Teevan aux Bouffes du Nord

Sep 17, 2010 | Aucun commentaire sur « Kafka’s Monkey » d’après Kafka, adaptation Colin Teevan aux Bouffes du Nord

Critique de Patrice Martinez

La femme qui se grime en singe qui se grime en homme.

Ce qui fut jadis un singe et pas encore tout à fait un homme se présente devant une très honorable académie constituée par l’ensemble du public, lui-même essentiellement composé d’êtres humains n’ayant ni le droit ni même l’intention de donner à manger aux animaux : nous ne sommes pas au zoo, ni au cirque, mais au théâtre et il est interdit de nourrir les artistes autrement que par des salves d’applaudissements. L’homme descend du singe et c’est de préférence à coups de fusil. Le singe, lui, tombe de l’arbre puis des nues. Grâce à cet étonnant mimétisme qui est le sien, offert si généreusement par la nature, il se fait homme, se relève, ce qui lui permet de rester en vie (ce qui est déjà quelque chose), de faire le récit de la sienne et de trouver enfin une issue qui ne lui sera finalement d’aucun secours.

© Keith Pattison

Sous les traits et gestes d’un singe kafkaïen, Kathryn Hunter accomplit une performance qui dépasse de loin le simple one man show. La comédienne métamorphosée est toute entière au service d’un texte plus que jamais d’actualité, écrit pourtant à la veille de la Première Guerre Mondiale, présentant l’existence de l’homme comme un cirque sinistre, ou un zoo, dont on ne s’échappe pas. L’homme et le singe ont cela en commun qu’ils arrivent et repartent tous deux par le même chemin : issu du néant, ils y retournent, intelligence ou pas. Certes, ils n’y vont pas bras-dessus bras-dessous, ils ne se font pas de tapes dans le dos, ne mangent même pas de bananes ensemble (le public démontre durant la représentation l’incompatibilité manifeste à partager un même repas avec un quadrumane… Mais essayez donc de manger des puces !), et si on ne les retient, les deux finissent par se jeter l’un sur l’autre pour s’entredévorer les entrailles. Nous n’avons pas le choix : pour être humain et le rester, il faut dompter la Bête, il faut se transformer. Fort heureusement, les autres s’occupent de cela à notre place et ils le font très bien. La transformation produit toutefois une aberration, une créature difforme qui n’est plus tout à fait un homme, ni tout à fait un animal, à l’image du singe de Kafka et il faut être capable d’apprendre des tours : dire bonjour, merci, ne pas mettre les coudes sur la table, jouer du piano ou du violon, etc. Un pianiste virtuose est-il d’ailleurs plus humain que les autres ? Est-il meilleur ? Non, il sait juste mieux jouer du piano. L’homme bien dressé finit pourtant par tomber ; il devient alors machine. Ceux qui ne tombent pas attendent patiemment de l’être, restant sagement assis parmi d’autres qu’eux, ou les mêmes, peu importe, tandis que devant eux se dresse, fièrement, un singe. Une bouleversante preuve d’humanité de la part de Kafka.

Kafka’s Monkey
D’après : Franz Kafka, « Rapport à une Académie »
Adaptation : Colin Teevan
Texte et mise en scène : Walter Meierjohann
Avec : Kathryn Hunter
Assistante à la mise en scène : Mia Teilhave
Décor : Steffi Wurster
Costumes : Richard Hudson
Lumières : Mike Gunning
Son et musique : Nikola Kodjabashia
Chorégraphie : Ilan Reichel

Du 14 septembre au 2 octobre 2010

Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis boulevard de la Chapelle, 75 010 Paris
www.bouffesdunord.com

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