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Journal de l’année de la Peste, d’après Daniel Defoe, par Cyril Le Grix, La Condition des Soies, Festival d’Avignon (Off)

Juil 22, 2021 | Commentaires fermés sur Journal de l’année de la Peste, d’après Daniel Defoe, par Cyril Le Grix, La Condition des Soies, Festival d’Avignon (Off)

 

 

© Xavier Cantat

 

ƒƒƒ article de Emmanuelle Saulnier-Cassia

Il existe au moins trois raisons pour ne pas rater le Journal de l’année de la peste qui se joue à la Condition des Soies jusqu’au 31 juillet.

La première tient à ce que ce texte a été à l’origine d’une proposition de collaboration et de création théâtrale entre deux personnalités qui ont compté pour le Festival d’Avignon. Celles de Barrault et Camus. Le premier sachant que le second travaillait sur le thème de la peste lui avait proposé d’adapter le texte de Defoe. Finalement Camus déclinera mais écrira bien à la fois son roman La Peste et sa pièce L’Etat de siège qu’il fit mettre en scène par Barrault. Cette dernière ne fut toutefois pas créée à Avignon mais au théâtre Marigny en 1948 où elle ne connut (injustement) pas le succès, puis jouée beaucoup plus tard dans d’autres mises en scène dans le Off d’Avignon et surtout par Emmanuel Demarcy-Mota (en 2010 puis en 2018-2019). Toutefois, le texte de Defoe lui-même était resté inadapté au théâtre. C’est un autre passionné, Jean-Claude Carrière, qui à son tour, a suggéré à Cyril Le Grix de s’emparer de l’œuvre, ce qu’il a brillamment réussi à la suite d’un considérable travail d’adaptation qui rend le Journal percutant sur une scène de théâtre.

La deuxième raison est que c’est un magnifique numéro d’acteur que nous offre Thibaut Corrion, dans cette adaptation et mise en scène classique, mais élégante de Cyril le Grix. Thibaut Corrion, habitué aux grands rôles classiques est d’une grande justesse dans ce seul en scène. Sa voix chaude, bien placée et magnifiée par la salle historique (du Mont de Piété à l’origine) de la Condition des Soies, sait sans emphase porter le verbe de Defoe, les aspects tragiques du récit du narrateur, tout comme être crédible dans la représentation des différents personnages que Mark Saddler, riche sellier de Londres, rencontre. Les pierres de la salle circulaire s’emplissent autant de l’encens que l’homme à tête de corbeau répand peu après l’entrée des spectateurs, que de ses cris d’effroi et ses chuchotements.

La troisième raison est contextuelle. Le récit de l’événement historique de propagation de la Peste en Grande Bretagne à partir de 1665 résonne plus qu’étrangement dans la période que nous traversons depuis plus d’un an. Ce Journal de l’année de la Peste (A Journal of the Plague year) écrit par le célèbre auteur de Robinson Crusoé en 1722 est non seulement d’une très belle qualité littéraire mais aussi d’une brûlante actualité offrant des parallèles saisissants avec ce qui est devenu convenu d’appeler la crise de la Covid. Il est impossible au spectateur du XXIème de ne pas être troublé par les problématiques communes plus de trois siècles plus tard. Mise à part la crainte du châtiment divin, les deux épidémies devenues pandémies suscitent des réflexes et réactions identiques (départ des riches londoniens et de la famille royale vers des lieux de confinement plus surs et confortables) et les mêmes conclusions (fracture et injustice sociales) et dérives (passe-droits et/ou mise en danger collective) face aux mêmes problématiques d’entrave à la liberté d’aller et venir et à la vie privée (« le bien public justifie-t-il un tel préjudice privé ? ») insuffisance de moyens (médicaux, de contrôle…) et incertitudes scientifiques (les batailles d’experts existaient aussi au XVIIème).

Defoe imagine son personnage à la fois comme un observateur et un acteur dans les évènements s’étalant sur toute une année civile. Il fait ainsi rester à Londres Mark Saddler en proie pourtant aux injonctions familiales (« La meilleure protection contre la peste c’est la fuite ») et aux mises en garde (« Il ne restera bientôt plus que des magistrats et des domestiques »), et rendre compte de l’évolution des réactions des pouvoirs publics et de la population qui sont si semblables à l’année que nous venons de connaître : de la réaction tardive des autorités commençant « enfin à s’inquiéter pour la population » et à mettre en place les premières réglementations « pour empêcher la propagation de la maladie et l’éradiquer » au moyen de « séquestration », nettoyage, interdiction des spectacles et application de peines en cas de non-respect, à l’évolution du comportement de la population, passant de la terreur confinée, à l’exaspération et au besoin de liberté quoi qu’il en coûte. Quand Mark Saddler sort de chez lui après y avoir été cloîtré pendant quelques semaines et éprouvé à nouveau le besoin de respirer à plein poumons dans les rues désertées, il est impossible de ne pas se projeter.

Une fois partis des murs de la Condition des soies, datant de la même époque que le texte de Defoe, et projetés dans les rues d’Avignon couvertes d’affiches, le jour même où les autorités ont décidé de mettre en place le pass sanitaire face à la remontée des cas positifs et du variant Delta, les spectateurs repensent à Mark Saddler et à sa surveillance des courbes et des statistiques et qu’en dépit du danger, de l’exhortation des autorités à la prudence du fait qu’une « rechute pourrait être plus fatale et plus dangereuse que toute l’épidémie qui vient d’avoir lieu », « la peur de la mort est passée » à Londres fin 1665 et à Avignon mi-juillet 2021…

 

© Xavier Cantat

 

Journal de l’année de la Peste d’après Daniel Defoe

Avec : Thibaut Corrion

Traduction, adaptation, mise en scène Cyril le Grix

Collaboration artistique Emilie Delbée

Création lumières Thomas Jacquemart

Costumes Coline Ploquin

 

 

Durée 1 h 10

Jusqu’au 31 juillet à 13h35

 

 

Festival d’Avignon – Off

 

La Condition des soies

13 rue de la Croix

84 000 Avignon

www.conditiondessoies.com

 

 

 

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