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Illusions perdues, d’après Honoré de Balzac, mise en scène de Pauline Bayle, Théâtre de la Bastille

Mar 12, 2020 | Commentaires fermés sur Illusions perdues, d’après Honoré de Balzac, mise en scène de Pauline Bayle, Théâtre de la Bastille

 

© Simon Gosselin

 

 

ƒƒ article de Denis Sanglard

« On ne peut rien réussir sans se râper le cœur. » D’Angoulême à Paris, l’ascension rapide et la chute brutale de Lucien de Rubempré. Pauline Bayle adapte Illusions perdues de Balzac, œuvre monstre. L’œuvre est dégraissée, la mise en scène dépouillée à l’extrême, frontale. Ce que Pauline Bayle met en scène, formidablement, c’est l’écriture de Balzac. Qui claque sur ce plateau devenu ring où se fracasse Lucien de Rubempré. Ils sont cinq pour une vingtaine de rôle. Cinq au talent ébouriffant. Cinq d’une jeunesse folle qui portent cette œuvre avec une énergie sans faille, avec rien, trois fois rien. À se partager les rôles sans distinction de genre, à l’exception de Lucien de Rubempré (Jenna Thiam, incandescente). Il suffit d’endosser une veste, retirer une chemise, à vue, pour être un nouveau personnage, entrer dans une nouvelle condition, changer de vocable. Et si Lucien est une femme, qu’importe, ce qui compte ici est l’incarnation. Pauline Bayle concentre le roman autour de l’ambition de Lucien et ses corolaires, l’argent, le pouvoir, la corruption. La littérature et le journalisme. Paris. Paris, ville tentaculaire, personnage central de cette comédie humaine. Paris qui broie et recrache sans rémission ceux qui ont échoués. Lucien de Rubempré n’est pas Rastignac. L’ascension de Lucien de Rubempré par le journalisme, monde d’un cynisme absolu, versatile au gré de ses intérêts, est aussi l’instrument de sa chute. Dans ce milieu artistique, théâtral et littéraire, où la presse et l’argent font et défont sans scrupule les carrières, Lucien de Rubempré n’est que l’enjeu des ambitions de ceux à qui il doit sa place. L’aristocratie qu’il rallie par opportunisme et naïveté achève sa perte. « La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour battre son voisin et dont il ne se sert jamais pour lui. »

C’est ce roman d’apprentissage que Pauline bayle met en exergue. C’est tout le mécanisme implacable d’une chute résistible qu’elle met à plat et en avant. C’est la désillusion amère et l’envers du décor qui n’est que boue, celle qui, jetée sur Coralie, au final recouvrira le plateau. Dans un juste dépouillement qui n’est pas austérité, dans un dispositif quadri-frontal qui encercle les comédiens comme Paris enserre ses personnages, toujours à vue, sans échappatoire. Rien, en effet, qui ne fasse obstacle à la langue de Balzac décrassée de son faux romantisme de mauvais alois par le jeu direct et sans affectation des comédiens. Un jeu dans l’urgence de l’action et des situations enchaînées qui les voit arpenter le plateau avec célérité sans l’once d’un temps mort. Et c’est aussi ça qui caractérise cette mise en scène, cette énergie vorace, presque brutale, cette tension constante, cette sensation que tout se déroule, concentré et vertigineux, sans digressions inutiles, à l’instant, en temps réel, ancré dans le présent de la représentation. S’autorisant parfois des images fulgurantes, l’incarnation de Paris par Coralie, une danse jusqu’à la transe pour sceller un pacte infernal. Il y a, qui parcourt la mise en scène et lui donne son rythme, comme une urgence à dire absolument. La même que celle de Lucien de Rubempré à être absolument. Jusqu’à se râper le cœur et qu’il n’en reste rien. « La chute d’un grand homme est toujours en raison de la hauteur à laquelle il est parvenu. » Rastignac, Illusions perdues.

 

 

© Simon Gosselin

 

 

Illusions perdues d’après Honoré de Balzac

Adaptation et mise en scène de Pauline Bayle

Avec Charlotte Van Bervesselès, Hélène Chevallier, Guillaume Compiano, Alex Fondja, Jenna Thiam

Assistante à la mise en scène Isabelle Antoine

Scénographie Pauline bayle, Fanny Laplane

Lumières Pascale Noël

Costumes Pétronille Salomé

Musique Julien Lemmonier

 

Du 11 mars au 4 avril à 21 h

Du 6 au 10 avril à 20 h

Relâche les dimanches et les 27 et 28 mars 2020

 

 

 

Théâtre de la Bastille

76 rue de la Roquette

75011 Paris

Réservations 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

 

 

 

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