Critiques // Critique . Le journal intime de Benjamin Lorca d’après Arnaud Cathrine. Mise en scène Ninon Brétécher

Critique . Le journal intime de Benjamin Lorca d’après Arnaud Cathrine. Mise en scène Ninon Brétécher

Avr 13, 2013 | Aucun commentaire sur Critique . Le journal intime de Benjamin Lorca d’après Arnaud Cathrine. Mise en scène Ninon Brétécher

ƒ Critique Anna Grahm

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© DR

‘Vivre est un effort’

Tout est affaire de deuil. Tout est toujours affaire de deuils. Ninon et Martin font en faire la douloureuse expérience. Il est le petit frère du défunt, elle est l’ex qui a partagé un bout de sa vie. Entre elle et lui, deux visions d’un même homme se confrontent. ‘Il ne faut jamais faire confiance à ce que les autres feront de vous’ écrivait celui qui est parti. Aussi celui qui a pris la décision de se suicider les renvoie à leurs responsabilités. Qui des deux n’a pas su le retenir. Lui qui aurait du forcer ‘le cours de la fraternité’ ? Ou elle qui le voyait ‘ne jamais cesser de sourire et détourner le visage quand c’était trop grave’. Ni l’un ni l’autre n’ont su en tout cas décoder les signaux de sa détresse, se sont contentés des prétextes qu’il leur donnait. Ceux qui restent maintenant devront décider de ce qu’ils feront du journal intime qu’il a laissé derrière lui. Cette mort volontaire va désarmer, déboussoler ceux qui l’ont aimé. Meurtris, incrédules, ces deux-là, hantés, chacun à leur manière par leurs souvenirs, vont tenter de se saisir de ce que le disparu a imprimé en eux. Mais tout n’est que traces, masques, zones d’ombres et fait place à l’incompréhension. Durant cette veillée funèbre, il faut se remémorer, se raconter amour et regret, il faut retraverser le passé pour avoir une chance de continuer de vivre sans lui.

Tout est affaire de deuils. Pour adapter ce livre au théâtre, il a fallu faire des choix, couper dans le roman, entrer dans la pensée du metteur en scène, Arnaud Cathrine a dû se défaire de sa peau d’auteur, pour contribuer se faire quelques infidélités, s’éloignerun peu de sa table d’écriture, il a dû, pour incarner son personnage, prêter son autre voix, éprouver le vide nécessaire à l’acteur pourpouvoir le remplirdu vertige du jeu.

Il y a de la psychanalyse là-dessous

Dans tout travail de deuil, il y a de l’attachement et le long apprentissage du détachement, sur la scène, il y a sur le lit quelques abandons, il y a cette idée coup de poing du couteau qui essaie de dépecer l’intimité de la chambre du mort. Il y a tout autour pour encadrer la perte, un carré de chaises qui délimite et enferme le chagrin. Et pour dire la violence, il ya du son, qui écrasevolontairement le texte, entre chaque séquence, de la musique live, batterie basse et clavier, il y a du déchainementde décibels, sauvage, féroce, des poussées de démesure qui recouvrent les non-dits, exacerbentle sentiment de solitude. Il y a la dépression physique et psychique devant la disparition, il y a l’extrême sensibilité d’un homme, cemagnifique dépouillement à fleur de souffle de Cathrine et il y a les réactions épidermiques, électriques d’un corps bourré de cris, il y a toute la grâce d’une femme, toute la folie aussi, serties sur le fil du rasoir de la belle Nathalie Richard. Et dans les images du passé filmées par Jean-Charles Fitoussi, il y a l’air de la Normandie qui s’engouffre sous le tunnel de l’épreuve. On passede la jalousie, de l’abattement du cadet qui parle ‘comme une mère meurtrie’, à la force, la rébellion, la fidélité sans faille de l’amie, on navigue entre le déni, la régression et l’impuissance et l’on assiste à la prise de conscience devant la réalité du cercueil.

Nous sortons de la salle assommés, engourdis par l’électrochoc et il nous faudra un peu de temps pour retrouver nos esprits. ‘Il écrivait pour que l’on entende sa voix’, avec cette toute première mise en scène de Ninon Brétécher, il aura été une nouvelle fois exaucé.

 

Le journal intime de Benjamin Lorca
D’après le roman de Arnaud Cathrine
Mise en scène Ninon brétécher
Avec Nathalie Richard et Arnaud Cathrine
Film Jean-Charles Fitoussi
Compositeur et musicien Vincent Artaud
Batterie David Grebil

Jusqu’au au 14 avril à 20h30

Le 104
5 rue Curial 75019 Paris
Métro : Riquet, Stalingrad, Marx Dormoy
Réservation : 01 53 35 50 00
www.104.fr

Du 16 au 26 mai au MONTFORT

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