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Critique • « Le misanthrope » de Molière, mise en scène de Clément Hervieu-Léger, à la Comédie Française

Avr 28, 2014 | Commentaires fermés sur Critique • « Le misanthrope » de Molière, mise en scène de Clément Hervieu-Léger, à la Comédie Française

ff Critique de Anna Grahm

 

L’homme sans concession

 

 

L’homme au ruban vert, – pendant de Molière -, porte ici une cravate et un pardessus à la doublure vert mousse. Sous le manteau, un malheureux qu’on dirait éméché, est en réalité, un homme frustré, offensé, écorché, un jeune homme blessé dans sa fierté, qui arpente une cage d’escalier, ivre de colère du procès qu’on lui fait. Secoué, enveloppé dans son imperméable, il erre comme une âme en peine sur le palier de sa belle, répétant à qui veut l’entendre qu’on l’a trahi.

Et l’ami de longue date, le fidèle Philinte, a beau lui conseiller de temporiser, de ne pas se brouiller avec la société, Alceste ne décolère pas. Sous l’habit un peu flou, Alceste tempête, tient tête, annonce, dénonce, renonce, écarte d’un revers de manche tout compromis, et promet de fuir pour toujours l’hypocrisie des hommes s’il perd son procès. Patiemment, Philinte écoute, nuance, pondère, tente en vain de ramener son ami sur des terres moins hostiles.

Mais c’est sans compter sur la traversée du désert qu’a commencé Alceste, qui entame, entache et ébranle sérieusement son raisonnement. Et si, comme le lui prédit Philinte, ses protestations, ses aspirations, ses déceptions, qu’il ne cesse de ressasser, risquent fort de lui faire tort, il continue d’agacer les gens en leur assénant Sa vérité avant de leur tourner le dos. Ce qui le laisse dans une grande solitude.

Pour signifier le combat intérieur qui l’anime, la mise en scène de Clément Hervieu-Léger a choisi de le faire piétiner dans un univers uniforme, un entresol aux murs blanc cassé, un lieu de passage, cerné d’escaliers, de fenêtres fermées et de portes à franchir.

C’est à ce carrefour que vont s’enchevêtrer les tiraillements d’un orgueil démesuré, son attirance sexuelle pour Célimène et son désir d’exclusivité. Dans cet entre-deux, vont se croiser les idées de chacun, les envolées lyriques et les descentes aux enfers, les entrées triomphantes et les sorties déstabilisantes. Un lieu de rencontre donc, où, ici, plutôt que de se saluer et de converser poliment, on s’invective, on se contredit, on écume, on enrage. Tant est si bien que la nature des petits marquis en costume de velours tiré à quatre épingles, toujours tentée de rire, toujours disposée à s’amuser, finira par en être froissée.

Comme Philinte, qui tente de relativiser, la délicieuse Célimène tâche de tempérer l’impétuosité de son galant, et malgré la jalousie et l’esprit contrariant’ de son prétendant, elle pétille, plaisante, plane au-dessus de son amertume avec la grâce du papillon.

Mais de face à face en éclats de voix, la délicate joie de Célimène est égratignée et menace d’être engloutie par l’attitude en dents de scie de son futur ex amant. Car il arrive un stade où, Alceste le torturé tourne en rond ses hauts et ses bas, et, intraitable et incompris, il met au supplice la jeune fille et sa petite bande d’invités. Et ni le sobre Philinte, ni la splendide maitresse femme Arsinoé, ni la fine et pétillante Célimène, ni sa timide cousine Éliante, ne sauront satisfaire les échanges plein de ferveur, les attentes de perfection et les comportements stériles de cet angoissé.

A force de se faire de la bile, de voir rouge et de piquer des colères noires, celui qui réprouve son siècle, va rester sourd aux amabilités faciles, et aux excuses tièdes qui l’entourent. ‘Ce n’est plus que la ruse qui l’emporte’ ira déclarer cet éternel insatisfait qui refuse bec et ongle de plaire, qui ‘refuse d’un cœur la vaste complaisance’, et touche aux limites de l’habituelle tolérance.

Exalté, prisonnier de son idéal, combattant des mensonges et de l’hypocrisie, le dépressif va devenir déprimant. Décalé dans sa quête d’absolu, il devra abandonner son milieu social, ses jolies tables à la mode, ses jeux de dupes, ses faux semblants et ses ballets feutrés de domestiques. Mélancolique Alceste, qui ‘aime tant l’humanité, qu’il n’aime pas qu’elle soit dévoyée’, héroïque Alceste, qui plutôt que de faire des concessions, va se brouiller avec les siens et devra emporter, loin de la vie mondaine, ses prétentions déraisonnables. Incapable de se modérer, il abandonnera la raideur vernissée de Philinte et ce lien amoureux que Célimène tranche, qui la libère, s’enroulera comme un nœud coulant autour de son cou. Un misanthrope excessif, ardent, obsédé de lui-même, bien désorienté par la diversité humaine, tout déconfit que le genre humain soit pétri d’autant de contradictions, un misanthrope qui incendie l’entregent et qui se révèlera pourtant bien incapable de sauver une once de cette humanité qu’il prétend aimer.

 

 

Le misanthrope
De Molière
Mise en scène de clément Hervieu-Léger
Scénographie Éric Ruf
Costume Caroline De Vivaise
Lumière Bertrand Couderc
Musique originale Pascal Sangla
Réalisation sonore Jean-luc Ristord
Assistante à la mise en scène Julier Léger
Assistante à la scénographie Dominique Schmitt

Avec Yves Gasc, Éric Ruf, Florence Viala, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Gilles David, Georgia Scalliet, Adéline D’Hermy, Louis Arène, Benjamin Lavernhe
Et les élèves comédiens de la comédie française
Heidi-éva Clavier, Lola Felouzis, Pauline Tricot, Gabriel Tur, Matëj Hofmann, Paul Mc Aleer

Théâtre de la comédie française
Salle richelieu
Place Colette 75001 Paris
Soirées à 20 H30
Dimanche à 14 h
Réservation au O8 25 10 16 80
Du 12 avril au 17 juillet 2014
www.comedie-francaise.fr

 

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