Critiques // Critique. « Elle est là » de Nathalie Sarraute à l’Aktéon Théâtre

Critique. « Elle est là » de Nathalie Sarraute à l’Aktéon Théâtre

oct 31, 2012 | Pas de commentaire

Critique d’Anna Grahm

Une différence insurmontable

Elle, c’est l’idée. Elle se niche dans la tête d’une femme. Et c’est intolérable, insupportable, invivable pour celui qui désire s’en emparer. Alors l’homme tourne autour de cette idée dont il ignore tout. Mais qu’il a sentie, devinée chez sa collaboratrice, il n’a qu’une obsession : la posséder pour s’en débarrasser. Éliminer l’idée de l’autre, effacer l’autre.

Comme l’homme est le supérieur hiérarchique de la demoiselle, il va user de son pouvoir pour obtenir ce qu’il veut. Il faut la faire avouer, la faire parler, il faut la secouer. Tout est bon pour lui arracher son secret, menaces, pressions, violence. Pour lui, l’idée qu’il ne maîtrise pas est source d’angoisse, forcément dangereuse. Car ce qui n’est pas avec lui est contre lui. L’idée, logée dans le crâne de cette femme doit à tout prix être délogée, dézinguée et il est prêt à employer les grands moyens pour arriver à ses fins. Dans son costume de VRP, il piétine, pinaille, proteste, projette, peste. « C’est un être humain c’est ridicule mais il faut le dire ». Il se fait des idées sur l’idée que cette femme porte en elle, qui germe et se développe au point d’envahir les certitudes du monsieur, car ce monsieur-là puise dans son environnement son autosatisfaction, vérifie auprès de ses semblables, cherche auprès du public un assentiment, l’écho d’une complicité passive, organise une contre-attaque pour faire face au désordre qui le submerge. Pour remettre en ordre de marche celle qui semble ne plus le suivre, il va même jusqu’à s’appuyer sur un ami, il va s’adjoindre cet autre lui, comme un miroir, une béquille, cet autre que lui qui pense et agit à l’identique, qui est d’accord en tout point avec lui, qui fait équipe, qui fait corps, qui est d’accord pour porter avec lui le poids de la suspicion.

Mais ce travail de persuasion lui coûte énormément d’énergie et ce qu’il n’arrive pas à contrôler, l’épuise. Il séduit, s’agace, s’énerve, se roule par terre. À trop vouloir prendre le dessus, il perd son ascendant, la tentation se transforme en idée fixe et il perd de sa fermeté, de sa crédibilité. Submergé par la frustration, la colère, la peur le réduisent, le ramènent à des comportements primaires, irraisonnés.

Une lente parité

Sur scène, juste un canapé en carton dépliable qui ressemble à un tronc d’arbre coupé. Un lieu indéfinissable pour une introspection. Juste l’idée. Qui s’insinue, s’étale, empoisonne les convictions de ses pairs. L’idée est du genre féminin, est un genre de venin, une espèce de serpent. Pourtant, malgré les assauts répétés, les sollicitations en boucle, la femme tient tête avec le sourire, avec cet aplomb en pantalon, elle fait face avec son côté masculin à cet homme insistant, colérique qui voudrait la réduire en bouillie. Cette femme, visiblement, connaît la chanson, se préserve des influences, impeccable de sagesse mêlée d’ironie, se garde de ce pataud maladroit qui cherche à la faire changer d’avis. Seule contre deux, deux fois plus forte qu’eux, elle garde son indépendance d’esprit, refuse de s’en laisser conter. Face à ceux qui sont habitués à gouverner, qui d’ordinaire imposent leur propre vision du monde, elle se dérobe, leur oppose sa force d’inertie. Les relations de confiance et de subordination qui s’étaient établies semblent rompues. Pire, elles sont renversées. Ses regards, son mutisme, son allure déstabilise, dérange, désoriente, elle met mal à l’aise son interlocuteur et tandis qu’il se dépense, gesticule, hurle comme un fou, elle garde son idée bien à elle, reste campée sur ses positions, très calme, préfère s’économiser. Elle est comme un sexe qu’il voudrait pénétrer mais elle n’est pas prête à s’ouvrir à ceux qui ne la comprennent pas. Non, décidément, elle ne donnera pas ce qu’il exige de cette façon. Elle le laisse « enfoncer le clou », se soumet à la confrontation, attend qu’il soit à court d’arguments, le regarde qui tempête et dégouline, elle le prend de court, à revers. Chez elle, rien ne dépasse, elle est rassemblée, concentrée, elle possède ce détachement, cette assurance tranquille, cette patience douce qu’il n’a pas.

Nathalie Sarraute disait «  peindre l’invisible ». Son théâtre est une horloge, à l’image des aiguilles sur le cadran, la mécanique met en mouvement la pensée de manière imperceptible, ici s’arrête sur le mot Tolérance ou J’accepte. J’accepte finit-il par répéter, J’accepte.

Pour ceux qui ont leur idée sur la façon de faire entendre ce texte, ils trouveront sans doute à redire quand au jeu excessif de ces Dupont et Dupond, ils auront peut-être du mal à accepter le manque de nuances et de demi-teintes d’une réflexion qui se développe sur les non-dits. La proposition de travail de cette jeune compagnie fondée en 2011 souligne la séparation caricaturale des genres, sauf qu’ici, la problématique de la tentation, les bons vieux clichés de l’hystérie, ont permuté.

Dans « Elle est là », tout pourrait se jouer entre deux consciences, sur un terrain d’égalité, si la communication s’effectuait dans les deux sens, si les uns n’obligeaient pas les autres à penser comme eux.

Elle est là de Nathalie Sarraute
Mise en scène d’Isabelle Debernis
Avec : Emmanuel Rehbinder, Ronny Zuffrano, et, en alternance, Chloé Simoneau ou Isabelle Debernis
Compagnie Itiné(r)ances
Du 26 octobre au 24 novembre 2012
Aktéon théâtre
11 rue du Général Blaise
75011 paris
O1 43 38 74 62
www.akteon.fr

Be Sociable, Share!

Répondre

You must be Logged in to post comment.