À l'affiche, Critiques // Charlotte, d’après Vie ? ou théâtre ? de Charlotte Salomon et Charlotte de David Foenkinos, conception et mise en scène de Muriel Coulin, au Théâtre du Rond-Point

Charlotte, d’après Vie ? ou théâtre ? de Charlotte Salomon et Charlotte de David Foenkinos, conception et mise en scène de Muriel Coulin, au Théâtre du Rond-Point

Jan 17, 2019 | Commentaires fermés sur Charlotte, d’après Vie ? ou théâtre ? de Charlotte Salomon et Charlotte de David Foenkinos, conception et mise en scène de Muriel Coulin, au Théâtre du Rond-Point

© Giovanni Cittadini Cesi

 

ƒƒ article de Corinne François-Denève

Grand succès populaire, sinon critique, le livre de David Foenkinos, paru en 2014, avait eu pour mérite de faire ressortir de l’ombre la peintre Charlotte Salomon, née Kann, morte en déportation en 1943, après une période d’intense frénésie artistique. A la suite du roman de Foenkinos, divers musées avaient de nouveau exposé ses œuvres (montrées une première fois à Paris en 2006), et l’éditeur français Le Tripode avait exhumé un ouvrage singulier qu’elle avait composé entre 1940 et 1942, une sorte d’autobiographie en images, intitulée  «Singspiel » (opérette), et qui porte le titre étrange de Vie ? ou théâtre ? Aucune surprise à voir cette autobiographie portée sur scène, sous forme d’opéra (deux à ce jour), de ballet, ou de pièce de théâtre, ce que nous propose le Rond Point : Vie ? ou théâtre ? ouvre fondamentalement à la question de la représentation, picturale, scénique, narrative.

Adossé au roman de Foenkinos tout autant qu’à l’œuvre de Charlotte Salomon (certains de ses tableaux sont projetés en fond de scène), ce Charlotte laisse toutefois dans la coulisse ce qui avait pu heurter les lecteurs du livre de Foenkinos : la description, forcément impudique et problématique, des derniers jours de la jeune femme à Auschwitz. Ici, le choix est fait de s’arrêter en 1940. Le repère n’est pas tant historique (on parle un peu faussement d’une entrée en guerre de la France) que personnel : si la protagoniste se retrouve à un moment clé de sa vie, qui décide de son destin, c’est parce qu’elle prend, devant ses morts, sa grand-mère folle, une décision radicale : celle d’accomplir « quelque chose de fou et de singulier », une œuvre artistique, et de ne pas céder à la lypémanie atavique qui a poussé sa mère, sa tante, et quasiment toute sa parentèle, vaincue par la douleur de vivre, à se suicider. Elle compose alors son grand œuvre – vie, ou théâtre –, dans un retour autobiographique que reproduit la fable de la pièce.

C’est en effet plus sur le portrait d’une artiste en jeune femme que repose cette Charlotte, joliment incarnée par une Mélodie Richard tout aussi butée, décidée, ouverte à la vie et à l’avenir, que résolument décidée à résister au sein de cette famille de fantômes. Le climat familial est esquissé, entre la grand-mère dignement désespérée, le grand-père dépossédé, le père impuissant, une mère défenestrée, une belle-mère artiste lyrique, enfin tournée vers l’art et la vie, surnommée Paulinka BimBam (la mère et la belle-mère sont toutes deux joliment campées par Nathalie Richard). Aux voix et images d’archives diffusées très brièvement à l’ouverture de la pièce (le père et la belle-mère, parlant, dans les années 1960, de Charlotte) succède vite le spectacle « vivant», la famille (re-)jouant son drame sous l’égide de Charlotte, metteuse en scène, dramaturge, illustratrice, compositrice. C’est l’actrice en scène, dans son personnage, de son pupitre, qui décide d’une couleur de gélate (le livre de Salomon est réalisé avec trois couleurs primaires), d’un son, d’un dessin, pour représenter ce que par ailleurs elle raconte, et ce que ses comparses jouent, au besoin avec elle.

Si Muriel Coulin, venue du cinéma, et qui importe sur scène un certain nombre de ses dispositifs, a donc choisi d’esquiver l’écueil de la représentation de la mort à Auschwitz, elle n’évite pas la difficulté qui consiste à représenter, ou à évoquer, le suicide et la mort des parents de Charlotte : parfois, la tâche est déléguée à l’artiste, via ses œuvres, alors montrées. Le personnage de la peintre s’interroge alors en scène sur la transcendance rédemptrice que la représentation picturale peut apporter à la violence du geste, tandis que le spectateur regarde le tableau commenté, comme au musée. Parfois cependant, ce sont les acteurs en scène qui doivent contrefaire ces gestes désespérés : lorsque la grand-mère tente de se pendre en scène, le moment est plus gênant que touchant. En ce qui concerne la trajectoire artistique de Charlotte, la gageure est semblable : comment évoquer le moment où une artiste naît à elle-même, décidée à jeter par-dessus bord un encombrant mal de vivre qui ne lui appartient même pas en propre, mais la constitue ? Là encore, la forme choisie oscille entre suggestion subtile et monstration maladroite. Ainsi est représentée sur scène la figure du mentor de Charlotte, Alfred Wolfsohn, appelé ici par elle Amadeus Daberlohn. Dans la pièce, ce spécialiste de la voix est joué par une sorte d’avatar wahrolien, bavard et faussement tourmenté, ce qui confère un tour extrêmement didactique à l’ensemble.

Muriel Coulin a également choisi de décentrer son propos, usant de vidéos ou de sons anachroniques, datant des années 1960, temps du premier témoignage : « Vous permettez monsieur » d’Adamo, en allemand dans le texte, pour la présentation de la prétendante du père de Charlotte à sa belle-famille ; « Hush, hush, sweet Charlotte », à deux reprises (ici, le seul prénom fait sens, on voit mal ce qui relie Salomon au thriller sudiste de Bette Davis et Joan Crawford) et enfin un madison que l’on croirait sorti de Bande à part de Godard. Au final, ce Charlotte est un objet curieux, « comédie en-chantée » kitsch et intello, livre d’images qui permet d’admirer en grand la splendeur des dessins de Charlotte Salomon, entreprise de médiation culturelle et pièce apportée au « devoir de mémoire » : la Nuit de Cristal est évoquée via un dessin de Charlotte, et le sort des Juifs retracé par divers détails (Charlotte devant renoncer à son premier prix des Beaux-Arts parce qu’elle est juive, son père devant quitter l’Université pour les mêmes raisons). On pourrait se demander pourquoi est passée sous silence la relation abusive que le grand-père entretenait avec sa petite-fille ; fuite et détour étrange, comme s’il fallait édulcorer, renoncer au primaire des couleurs, à la vraie part maudite.

 

© Giovanni Cittadini Cesi

 

Charlotte, d’après Vie ? ou théâtre ?  de Charlotte Salomon et Charlotte  de David Foenkinos

 

Collaboration artistique : Séphora Haymann

Scénographie et vidéo : Arié van Egmond

Musique live : Mélodie Richard

Musiques additionnelles : Philippe Bachman

Costumes : Isabelle Deffin

Lumières : Abigail Fowler

Son : Arnaud de La Celle

Conseillère vocale : Donatienne Michel-Dansac

Conseillère danse : Laura Bachman

Consultante distribution artistique : Lan Hoang-Xuan – ARDA

Régie générale : Marion Koechlin

 

Avec : Joël Delsaut, Yves Heck, Jean-Christophe Laurier, Marie-Anne Mestre, Mélodie Richard, Nathalie Richard

 

Du 8 janvier au 13 février 2019 décembre 2018

Du mardi au samedi, 21h

Dimanche, 15h30

Relâche : les lundis, et les 13 et 15 janvier 2019

 

Durée 1h40

 

Théâtre du Rond-Point

2bis avenue Franklin D. Roosevelt

75008 Paris

 

Réservations 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

 

Tournée

25-26 avril 2019, CDN Lorient (56)

 

 

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