À l'affiche, Critiques // Bajazet, en considérant le théâtre et la peste, d’après Jean Racine et Antonin Artaud, mise en scène de Frank Castorf, MC93 / Festival d’Automne à Paris

Bajazet, en considérant le théâtre et la peste, d’après Jean Racine et Antonin Artaud, mise en scène de Frank Castorf, MC93 / Festival d’Automne à Paris

Déc 06, 2019 | Commentaires fermés sur Bajazet, en considérant le théâtre et la peste, d’après Jean Racine et Antonin Artaud, mise en scène de Frank Castorf, MC93 / Festival d’Automne à Paris

 

 

© Mathilda Olmi

 

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

 

Un Bajazet cul-par-dessus-tête ! Encore une fois, et comme toujours, Frank Castorf fait table rase de tout. Franck Castorf, docteur Frankenstein du théâtre qui n’aime rien tant que découper, démembrer, rassembler, ficeler serré entre eux des textes qui, en apparence seulement, sont aux antipodes les uns des autres mais au final s’éclairent mutuellement et sans aucun consensus, donnent à la scène un sérieux coup de fouet et au public, pour qui accepte de se laisser gifler, une sacrée secousse. L’art de la collision, du crash porté au plus haut. Racine et Artaud dans un même bateau… Combinaison pertinente et gagnante. Le théâtre de la cruauté, le théâtre et la peste, appliqué au poète classique, il fallait oser. Et ça marche ! Franck Castorf n’hésite pas et mêle au châtier le charretier, au grotesque le sublime, à la scansion du vers le cri inarticulé, au chaos obscur la clarté aveuglante, au théâtre la vidéo. Au champ, le hors-champ. Exaspération des sentiments à vifs, exaltation des corps à nu et inversement. Sur le plateau quasi vide, une tente aux allures de burqa pour sérail − tout un symbole − une effigie du sultan éclairé au néon ouvrant sur une cuisine-épicerie, une cage, les acteurs se livrent collectivement à une performance furieuse qui les mène hors d’eux-mêmes, au-delà du jeu, dans une transgression des conventions établies, un engagement total. Et le corps en avant, toujours, trahissant comme le préconisait Artaud l’obsession des personnages. Corps tout à la fois concret, présent, et métaphorique, pestiféré pour reprendre Artaud, atteint d’un mal spirituel, s’identifiant par là au théâtre. Le théâtre comme la peste révélateur d’un mal, d’un abcès qu’il faut crever collectivement. Un corps éminemment, hautement théâtral et combustible, porteur d’un sens et d’un souffle, d’où nait le cri. Inutile avec Bajazet et son sujet de chercher bien loin ce que cherche à purger Frank Castorf qui ne prend guère de gants pour jouer avec les clichés d’un orient de pacotille, fantasmé, une vision occidentale, voire coloniale, aujourd’hui livré au bouleversement et débordant sa violence jusqu’en occident. Bajazet histoire de trahison, de passions amoureuses et de politique qui voit la sultane Roxane sacrifier Bajazet, frère cadet du sultan, dont elle est amoureuse.

Et Frank Castorf autopsie, déchire les chairs, brise les os, dépèce pour trouver le cœur battant, le sang, sinon l’âme de ses comédiens et des personnages, les deux ne faisant plus qu’un, dévoré l’un par l’autre. Racine est taillé à l’os, ne reste que les nerfs sensibles. Et ne cherchons pas de psychologie. Castorf, Artaud et Racine ont ceci en commun que seule la parole, le vers, est un acte en soi qui révèle et libère l’individu. Dire c’est révéler son être et créer une réalité. C’est se réinventer.

Le théâtre et son double, Jeanne Balibar et ses doubles. Jeanne Balibar, incandescente, excelle dans cet exercice périlleux qui la voit se métamorphoser, d’un répertoire de boulevard putassier et ringard à la poésie racinienne la plus pure. User de sa voix unique avec laquelle elle compose en virtuose magistrale pour faire jaillir des émotions brutes qui semblent lui échapper. Jouer faux, gueuler comme un putois et puis tout soudain chanter, scander le vers à vous faire pleurer. N’être qu’haine viscérale, violence froide et tout soudain amoureuse à l’émotion pure, à fleur de peau et de nerf. Résolue et brutalement perdue. Oser bravache la nudité la plus crue, la plus trash. Être laide et d’une beauté ravageuse. Porter des perruques et des tenues invraisemblables entre haute couture et kitsch bling-bling. Tragiquement juste et crédible toujours sur cette crête sensible qui la voit passer sans heurt d’un répertoire l’autre, vaste spectre de jeux qu’on devine sans fin, dans un sentiment d’urgence absolu. Personnage écorché, déchiré, en crise, en fureur, possédé, en transe… L’intensité poétique d’Artaud, prise au pied de la lettre, traverse la poésie racinienne sublimée par cette incarnation paroxystique parfaitement contrôlée. Le théâtre et son double pour l’émergence d’une autre réalité jusqu’au trouble. Jeanne, Jeanne lui souffle son partenaire comme inquiet de tant de débordement vorace et d’oubli de soi. En apparence.

Jeanne Balibar donne corps et le sien en premier lieu au théorie d’Artaud et au manifeste de Frank Castorf dont elle devient la chimère consentante. Et c’est d’une intelligence confondante, d’une profondeur inouïe. On est véritablement soufflé de ce qu’elle ose avec aplomb, sans ridicule, et qui ne l’épargne pas. Jean-Damien Barbin, Bajazet, n’est pas en reste dans ce registre, tout aussi inventif, auguste tragique et perdu, condamné. Ils sont d’ailleurs tous au diapason dans ce maelström infernal, sur ce ring qui les voit salement chahutés, mis en danger, prêts de chuter, à nu, transfigurés, embarqués avec une énergie sans faille dans une mise en scène inquisitrice et d’une folle liberté, les fouaillant, qui jamais ne les lâche. Une mise en scène prenant lentement son élan avant de s’abattre, implacable et brutale, vers sa résolution tragique puisque selon Artaud il ne peut y avoir que la guérison ou la mort.

 

© Mathilda Olmi

 

Bajazet, en considérant le théâtre et la peste, d’après Jean Racine et Antonin Artaud

Mise en scène Frank Castorf

Scénographie Aleksandar Denic

Costumes Adriana Braga Peretzki

Vidéo Andreas Deinert

Musique William Minke

Lumière Lothar Baumgarte

Assistanat à la mise en scène Hanna Lassere

Texte Jean Racine (Bajazet), Antonin Artaud

Avec Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Claire Sermonne, Mounir Margoum, Adama Diop, 1 caméra live

 

Du 4 au 14 décembre 2019 à 19 h

Le vendredi à 20 h, le samedi à 18 h, le dimanche à 16 h

 

 

 

MC93

9 boulevard Lénine

93000 Bobigny

Réservation 01 41 60 72 72

www.mc93.com

 

Festival d’Automne à Paris

www.festival-automne.com

 

 

 

Tournée

17/18 janvier 2020 Teatros del Canal, Madrid

12/13 février 2020 La Comédie de Valence

19/21 février 2020 Bonlieu, scène nationale, Annecy

27/28 février 2020 ERT Fondazione-Teatro Stabile Pubblico Regionale, Modène

12/13 juin 2020 Teatro municipal do Porto

19/20 juin 2020 Teatro Nacional Donna Maria II, Lisbonne

 

 

 

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