À l'affiche, Critiques // Avidya-L’Auberge de l’obscurité, texte et mise en scène de Kurô Tanino, Maison de la culture du Japon à Paris, Festival d’Automne à Paris

Avidya-L’Auberge de l’obscurité, texte et mise en scène de Kurô Tanino, Maison de la culture du Japon à Paris, Festival d’Automne à Paris

Sep 20, 2016 | Commentaires fermés sur Avidya-L’Auberge de l’obscurité, texte et mise en scène de Kurô Tanino, Maison de la culture du Japon à Paris, Festival d’Automne à Paris

ƒƒƒ article de Denis Sanglard

capture-decran-2016-09-20-a-09-12-52

© Shinsuke Sugino

Un jour froid d’automne, dans une vallée perdue, une auberge dédiée aux bains traditionnels accueille un couple venu de Tokyo, père et fils, marionnettistes invités là à donner une représentation. Dans ce lieu hors du temps, étrangement sans propriétaire, voué à bientôt disparaître, quelques villageois occupent les lieux, cohabitent. L’arrivée impromptue de ces deux étrangers, leur étrangeté à leurs yeux, le père est nain et son fils quasi mutique, la curiosité envers leur profession inconnue, réveillent peu à peu chez les résidents leurs désirs enfouis, leurs secrets les plus profonds. Chacun à son tour se dépouillent, se met à nu, se frotte brutalement à la réalité longtemps, trop longtemps, déniée. Leur destin soudain bouleversé par la venue de ces deux hommes signe la fin d’un monde que l’auberge au destin tracé, sa démolition prochaine, annonce. Mumyô – Avida en sankrit – est le premier des douze maillons du bouddhisme représentant la vie d’un homme et sa servitude, cause de souffrance. Sa traduction est « Illusion ». Et c’est justement de ça dont il est question dans cette très belle et poétique création japonaise contemporaine. Cette auberge est le berceau de ces illusions brutalement perdues. C’est un monde voué à disparaître et que l’irruption de la réalité abasourdit et révèle tout à la fois. Kurô Tanino, l’auteur et metteur en scène, fait de ce lieu, superbe décor tournant, un personnage central. Un coeur battant en agonie. Un lieu privilégié qui préserve l’intimité de chacun, vu comme par effraction. Un sentiment de réalité, de naturalisme même, d’une incroyable poésie. Les hôtes de ces lieux, les villageois, semblent y avoir laissé leurs traces, leurs empreintes. Chaque pièce parle pour chacun dans ce décor qui grince, comme grince le temps qui passe. Peu de dialogues, mais toujours incisifs. Derrière leur banalité c’est toute une vie qui s’exprime, s’interroge, se retourne. Beaucoup de silence. Et ces silences-là sont tout simplement bouleversants. Autant de non-dits qui masquent si peu le tragique existentiel de chacun, les désirs qui s’exacerbent au contact de ce père et de ce fils si particuliers, ce couple qui déchire la quiétude illusoire des personnages. La mise en scène procède ainsi par petites touches, laissant le temps au temps. Rien jamais n’est précipité. Et puis il y a des scènes d’une splendeur, d’une poésie même crue, dans leur quotidienneté, qui, par leur densité, vous renversent, vous émeuvent. La scène du bain, si sensuelle et tendue de désir inexprimé, où les personnages au propre comme au figuré se mettent à nu lors de ce rituel immuable. Et la scène brève mais foudroyante de la représentation qui stupéfie les villageois, les pétrifie. Et nous avec. Etonnante scène d’un véritable happening comme une catharsis violente qui pour ces villagois ignorant tout, dans leur isolement, de cet art, les sidère avant de laisser la place à une réflexion qui lentement les oblige à s’exprimer, avouer leurs désirs. Se libérer enfin du carcan des illusions qui les enserrait.

La mise en scène souligne cette fracture sans brutalité. Si ce monde ancien et sa beauté s’écroulent c’est presque sans bruit, sans fracas. C’est justement toute la force dans sa délicatesse de cette mise en scène d’avancer à pas feutrés, d’éviter tout effet démonstratif mais au contraire de donner à ressentir, à rendre palpable la fragilité des choses, la fragrance des sensations qui traverse les personnages aussi ténue soit-elle. Des personnages incarnés de façon magnifique, tout en nuances et profondeur par des comédiens qui gardent toujours une part de mystère, de souffrance tue, à l’image du père et de son fils dont au final on ne saura rien ou si peu.

 

Avidya-L’Auberge de l’obscurité
Texte et mise en scène Kurô Tanino
Cie Niwa Gekidan Penino
Dramaturgie Junichiro Tamaki, Yukiko Yamaguchi, Mario Yoshino,
Décors Kurô Tanino, Michika Inada
Directeur technique Isao Kubo
Assistants mise en scène Yasuhiro Kato, Emi Tsumura, Yui Matsumoto
Lumière Masayuki Abe
Assistant lumière Miho Akutsu
Son Koji Sato, Yoshihiro Nakamura
Narration Ritsuko Tamura
Musique Yu Okuda
Traduction surtitrage Miyako Slocombe
avec Mame Yamada, Takahiko Tsuji, Ichigo Lida, Bobumi Hidaka, Atsuko Kubo, Kayo Ishikawa, Hayato Mori

du 14 au 17 septembre 2016 à 20h

Maison de la culture du Japon
101 bis quai Branly – 75015 Paris
réservations 01 44 37 95 01
www.mcjp.fr
Festival d’Automne à Paris 01 53 45 17 17
www.festival-automne.com

Be Sociable, Share!

comment closed